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Andy Burnham : un Premier ministre résolu à transformer le Royaume-Uni

Par Marie-Claire Considère-Charon, Professeure émérite en Civilisation britannique

Récemment publiés : Géopolitique du Royaume-Uni, PUF, 2026 ; La question irlandaise : enjeu crucial du Brexit, Dalloz, coll. Les Sens du Droit, 2026.

Après la cuisante défaite du Labour aux élections locales du 7 mai 2026 et la montée en puissance de Reform UK, le désaveu de la ligne politique de Keir Starmer a provoqué une crise interne au sein du parti travailliste, qui a fini par aboutir à la démission du chef du gouvernement. Le maire de Manchester, Andy Burnham, s’est très vite imposé comme le mieux à même de lui succéder. Sa large victoire à l’élection partielle de Makerfield du 18 juin 2026, avec 54,8 % des voix, soit 10 % de plus que n’avait réalisé le parti travailliste en 2024, lui a permis de reprendre place à Westminster, et son élection à la tête du parti travailliste lui a ouvert la porte du 10 Downing Street. Elle fait de lui, comme il l’a rappelé dans son discours d’investiture, le septième Premier ministre depuis 2016. Confronté aux mêmes contraintes que son prédécesseur, qu’elles soient politiques, budgétaires ou internationales, comment peut-il réussir à relever les multiples défis qui l’attendent, là où son prédécesseur, tout aussi résolu à changer le pays, a échoué ?

Un profil en partie atypique

 Si Andy Burnham est apparu comme l’homme providentiel capable de restaurer la crédibilité et la place de son parti, ainsi que de ramener nombre d’électeurs vers le Labour, il présente un profil de dirigeant que l’on pourrait qualifier en partie d’atypique. Il est le premier des chefs de gouvernement britanniques à avoir étudié l’anglais à l’Université. Diplômé d’une licence d’anglais de Fitzwilliam College, Cambridge, il devrait pouvoir, selon le Chancelier de cette célèbre institution, Lord Chris Smith, apporter à son rôle de dirigeant la part d’humanité nourrie par sa culture littéraire. Il est également le premier dirigeant catholique du Royaume-Uni qui, malgré un nom saxon, est d’ascendance irlandaise.

Après avoir rejoint le parti travailliste dès l’âge de 15 ans, il s’est très vite tourné vers la politique pour exercer les fonctions d’assistant parlementaire, puis de conseiller auprès du secrétaire d’État à la Culture. Élu à la Chambre des Communes pour la première fois en 2001 dans la circonscription de Leigh du Grand Manchester, il a depuis occupé plusieurs postes ministériels sous les gouvernements de Tony Blair (en tant que sous-secrétaire d’État parlementaire au ministère de l’Intérieur de 2005 à 2006 et ministre d’État chargé de la mise en œuvre et de la qualité au ministère de la Santé de 2006 à 2007). Sous la direction de Gordon Brown, il a été secrétaire d’État au Trésor de 2007 à 2008, ministre de la Culture, des Médias et des Sports de 2008 à 2009, et enfin ministre de la Santé de 2009 à 2010.

En 201, il est désigné comme le candidat travailliste à la mairie du Grand Manchester et démissionne de son rôle d’élu de Westminster. Il sera de 2017 à 2026 le premier à assumer les fonctions de maire de la métropole du nord-ouest. Après avoir longtemps rêvé d’un destin national, c’est en juin 2026 que, grâce à la démission de l’élu de la circonscription de Makerfield, Josh Simons, il parvient à orchestrer son retour à Westminster. En tant que candidat unique, il se hisse à la tête de son parti, en s’assurant le soutien de 379 députés sur 403 ainsi que de la plupart des syndicats liés à son parti. Cinq mois auparavant, sa candidature à l’élection partielle de Gorton and Denton avait été rejetée par le Comité exécutif national du parti, décision qualifiée d’erreur par l’ancienne vice-Première ministre Angela Rayner. Il s’était alors retranché dans sa mairie de Manchester pour y poursuivre la mise en œuvre des projets ambitieux entrepris au profit de la grande métropole.

L’émergence du “manchesterisme

Celui qu’on a surnommé « le Roi du Nord » a consacré beaucoup d’énergie à transformer sa région, qui porte encore les séquelles de la désindustrialisation des années 1980. Ardent défenseur de la décentralisation (devolution) Andy Burnham a fait du transfert des pouvoirs du centre vers les autorités locales son cheval de bataille. Il s’est ainsi beaucoup investi dans la reprise en main par la municipalité des transports locaux au niveau du grand Manchester, grâce à la mise sous franchise d’un réseau d’opérateurs privés (bee network).ll est également parvenu à maîtriser la gestion du budget de la santé et de l’aide sociale, transférées à Manchester depuis 2016. Sa lutte contre le sans-abrisme a conduit à une diminution de moitié des personnes qui dormaient dans la rue.

Si Burnham peut revendiquer une mesure phare dans le domaine des transports, très favorable aux usagers grâce à un réseau de bus (Bee Network) à Manchester, il n’a toutefois pas réussi, comme il le souhaitait, à appliquer son modèle de gestion publique à d’autres secteurs comme la distribution de l’eau où il s’est heurté à de fortes résistances. 

Par-delà les mesures pragmatiques déployées dans les services publics, le manchestérisme constitue également une stratégie industrielle territoriale, visant à mettre fin au néolibéralisme, et à promouvoir un modèle de socialisme qui soit favorable aux entreprises et attire les investissements (business-friendly socialism).

Opérer une véritable rupture

Une fois nommé à la tête du gouvernement, c’est sur un constat d’échec des politiques pratiquées depuis des décennies que Burnham a décidé de transformer le mode de fonctionnement de son pays : « nous n’avons pas été assez bons et nous devons faire mieux » a-t-il déclaré, à l’occasion de son premier discours de chef de gouvernement. Sans les nommer, Burnham a invoqué les orientations néfastes prises par les gouvernements conservateurs et leurs politiques de désindustrialisation et privatisation associées aux coupes sévères dans les secteurs publics, dont les conséquences se font encore ressentir. Il a promis de redonner l’espoir à des millions de gens et de mettre en place les changements que tous attendent.

« Il s’agit dès lors d’opérer une véritable rupture et de faire « de ce moment un tournant décisif pour la Grande-Bretagne, en mettant en œuvre ’les changements les plus importants de ces quarante dernières années ».

Si son prédécesseur a été longtemps critiqué pour son absence de plan, il entend bien convaincre qu’il en a un, qui puisse lui permettre de réaliser son grand dessein : « un nouveau plan sur dix ans sera présenté qui précisera la voie tracée par le gouvernement pour y parvenir » a-t-il expliqué. La priorité sera de stabiliser l’économie et de répondre aux difficultés du quotidien des citoyens confrontés à la vie chère et à des services publics inadaptés et défaillants. Parmi les mesures pragmatiques et collaboratives figure celle de placer « les produits de première nécessité sous un contrôle public renforcé afin qu’ils redeviennent abordables pour vous », ainsi que de « rendre les services aux usagers comme les transports accessibles à tous ».

La décentralisation, la clé du renouveau économique

Avant même son arrivée au gouvernement, Burnham s’est montré résolu à tracer « une nouvelle voie » pour le Labour qui puisse déboucher sur un renouveau économique fondé sur la décentralisation, la réindustrialisation, le soutien aux petites entreprises. Il entend donner davantage de contrôle aux collectivités locales dans les domaines comme le logement et les transports. Seule cette voie peut, selon lui, garantir le rééquilibrage régional au profit des régions laissées pour compte comme celles du nord et du centre de l’Angleterre.

Ces idées ne sont pas neuves et ont déjà surgi dans les débats politiques des décennies précédentes et dans les critiques contre l’hypercentralisation du pays. Avide de conquérir les bastions travaillistes de l’Angleterre post-industrielle, Boris Johnson a lancé son programme du nivellement par le haut (levelling up) destiné à réduire les inégalités territoriales au Royaume-Uni. Malgré la rhétorique grandiloquente du Premier ministre, ce programme s’est soldé par un échec, largement dû au manque d’investissements significatifs mais également au mode de fonctionnement institutionnel, où les diverses autorités locales sont en concurrence constante pour obtenir du pouvoir central des financements et davantage d’autonomie.

Arrivé au gouvernement en 2024, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé son intention de mieux répartir le pouvoir et l’autorité à travers le pays. Il a promis dans le manifeste du parti travailliste de 2024, une « révolution de la décentralisation » pour « relancer la croissance économique » qui devait reconnaître le rôle essentiel des responsables locaux dans le soutien à la croissance au profit des communautés et des ménages.

Le ministère du Logement, des Collectivités locales et du Gouvernement (MHCLG), dirigé par Angela Rayner, a publié fin 2024 un ambitieux livre blanc sur la décentralisation en Angleterre (English Devolution White Paper and partnership, Foundations for growth), désormais largement inscrit dans la loi de mai 2026 sur la décentralisation en Angleterre (English Devolution and Community Act 2026). Il est assorti d’un plan prévoyant l’instauration de maires partout dans le pays et une nouvelle catégorie juridique d’« autorité stratégique ». Mais le gouvernement de Starmer n’a manifestement pas réussi à mener à bien ce vaste projet et les inégalités régionales persistent.

En 2024, avec son homologue du nord-ouest, Steve Rotheram, maire de la métropole de Liverpool, Burnham a publié un ouvrage intitulé Head North : A Rallying Cry for a More Equal Britain. Les deux responsables politiques y proposent un plan en dix points visant à « refondre » l’organisation du pays, selon l’idée que les progrès nécessaires dans divers domaines sociaux, requièrent un nouvel ensemble de principes et de règles en vue d’un meilleur fonctionnement de l’État britannique. Étant donné les écarts de richesse et de productivité considérables entre le nord et le sud de l’Angleterre, il leur est apparu nécessaire de pallier les défaillances de Whitehall à l’égard des régions autres que le sud-est, en dotant les maires de davantage de pouvoirs.

Think local, Act national

Andy Burnham s’est engagé à être un dirigeant « pour le nord et le sud, pour l’Écosse, pour le pays de Galles et pour l’Irlande du Nord, ainsi que pour chaque ville et chaque commune de chaque nation et région de ce grand pays ».Une fois à la tête du pays, le Premier ministre, qui s’inscrit dans la continuité de Starmer à cet égard, entend accélérer la « révolution » amorcée par son prédécesseur, et mettre en place une véritable décentralisation qui, selon lui, contribuera à mieux répartir les ressources à travers le pays, générer une nouvelle dynamique de croissance et améliorer le bien-être social des « gens ordinaires ».

La doctrine politico-économique du manchestérisme, appliquée à l’échelle du pays consiste à desserrer l’étau de l’État unitaire fortement centralisé, qu’est le Royaume-Uni, où seulement 20 % des ressources des collectivités territoriales proviennent de la fiscalité locale. Afin de donner une nouvelle impulsion aux régions longtemps délaissées par les autorités centrales, l’ancien maire de Manchester entend transposer la méthode et les objectifs qu’il a mis en œuvre dans sa gestion de la métropole du nord-ouest à l’échelle nationale. Il a centré son programme politique sur le transfert des pouvoirs et du contrôle financier de Westminster vers les maires locaux et les collectivités régionales.

Son programme de politique économique, « typiquement travailliste » selon ses propos, prévoit un rééquilibrage des ressources allouées aux régions ainsi que la réindustrialisation de celles qui souffrent d’un manque d’investissements et de productivité. Dans le domaine des transports il a dénoncé la concentration des investissements dans le sud de l’Angleterre et a appelé à investir davantage dans les infrastructures du nord de l’Angleterre, très mal desservi avec une seule ligne ferroviaire au départ de la gare d’Euston à Londres vers le centre de Manchester (West Coast Main Line).

C’est également dans le cadre de la décentralisation que le nouveau Premier ministre a décidé de créer un « gouvernement bis » (Number 10 North) à Manchester pour en finir avec la concentration historique du pouvoir à Londres et agir au plus près des intérêts des régions. Pour justifier sa démarche, Burnham invoque le principe de la politique régionale allemande qui, depuis la réunification du pays, a insisté sur la garantie de conditions de vie équivalentes entre toutes les régions (gleichwertige Lebenverhältnisse), et fait de la réduction des inégalités territoriales un objectif politique perpétuel.

Étendre les accords de dévolution dans les régions périphériques

Quant aux administrations décentralisées de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande du Nord, Burnham, qui reconnait l’importance d’entretenir de bonnes relations avec leurs responsables, a promis de nouvelles occasions d’étendre les accords de dévolution. Il s’est montré disposé à inverser la tendance qui s’est révélée à la faveur du Brexit, selon laquelle Londres a repris la main sur le processus décisionnel dans les régions périphériques du Royaume. Force est de constater que la décision anglo-centrique de sortir de l’Union européenne n’était guère compatible avec les spécificités historiques, économiques et culturelles de l’Écosse et de l’Irlande du Nord, qui ont majoritairement voté contre le Brexit.

Patrick Maguire, commentateur politique en chef au Times, a déclaré qu’Andy Burnham ne considérerait pas l’Irlande du Nord comme une « question secondaire ». Ayant été à la tête d’une région, « il sait comment cela fonctionne », a-t-il ajouté. Le 14 mars 2026 à Belfast, le Premier ministre, alors maire de Manchester, a prononcé un discours au Congrès annuel de l’Alliance, le parti nord-irlandais qui entend transcender le clivage confessionnel. En évoquant la chanson populaire « Northern Industrial town » qui fait référence à Belfast et non à Leeds, Manchester, Liverpool ou Sheffield., il a rappelé que son arrière-grand-père avait quitté la petite ville irlandaise de Drogheda à la fin du XIXe siècle pour les docks de Liverpool et souligné l’importance, à ses yeux, de la coopération industrielle avec l’Irlande du Nord, au nom d’une communauté historique entre « les Nords » du Royaume.

En amont des Jeux du Commonwealth, qui se dérouleront à Glasgow du 23 juillet au 2 août 2026, le Premier ministre s’est rapproché de leurs responsables, le Premier ministre écossais John Swinney et son homologue gallois Rhun ap Iorwerth, à l’occasion d’une série de rencontres en face à face à Glasgow. Swinney a indiqué que le nouveau Premier ministre britannique s’était engagé à ne pas contourner le parlement écossais (Holyrood) dans le cadre de ses projets visant à accroître la décentralisation des pouvoirs. Mais Burnham a fermement rejeté l’idée d’un deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse jugé « hors de question ». Le responsable gallois, Rhun ap Iorwerth a, quant à lui, précisé qu’il avait plaidé en faveur d’une parité des pouvoirs entre le pays de Galles et l’Écosse.

 La question de procéder à de nouveaux forages pétroliers et gaziers en mer du Nord reste très controversée. Le programme électoral du Parti travailliste de 2024, que le nouveau chef du parti s’était engagé à respecter, prévoyait de ne délivrer aucune nouvelle licence, mais d’honorer celles qui avaient été accordées, notamment pour les gisements de Rosebank et Jackstraw. L’interdiction d’accorder de nouvelles licences reste une ligne rouge que le nouveau Premier ministre ne semble pas vouloir franchir, même s’il a pu paraitre moins ferme dans son refus.        

Partisan de la réindustrialisation et de l’indépendance énergétique du Royaume-Uni, le Premier ministre est conscient du rôle majeur des exploitations offshore en matière d’ingénierie, et de développement de compétences et de technologies sous-marines, ainsi que de l’impact potentiel de nouveaux forages en matière d’emploi. Le gouvernement devra clarifier sa position au terme des consultations environnementales complémentaires. Il s’agira d’un arbitrage très délicat où ses engagements climatiques ne manqueront pas de se heurter à sa politique sociale et à sa stratégie industrielle.

En outre, cette question dépasse le débat énergétique car elle touche à l’application de la dévolution à l’Écosse et à la répartition des compétences entre Westminster et Holyrood. Si la loi de 2016 sur l’Écosse (Scotland Act 2016) prévoit le transfert d’une série de compétences à l’Écosse, l’octroi de licences pour l’extraction offshore de pétrole et de gaz reste une compétence réservée (reserved matter), qui relève donc exclusivement de Westminster.

Reconfigurer la gouvernance

Dès son arrivée au 10 Downing Street Burnham s’est employé à reconfigurer les structures de Whitehall en créant le bureau du Premier ministre et du Cabinet (Office for the Prime Minister and Cabinet) qui regroupe le Bureau du Premier ministre, les équipes du Bureau du Cabinet qui travaillent directement pour le Premier ministre ainsi que plusieurs fonctions clés relevant de divers ministères comme celui du Trésor et celui du logement. La vocation de l’OPMC est de réunir en une seule structure au cœur du gouvernement toutes les fonctions stratégiques nécessaires à la mise en œuvre des priorités gouvernementales, en matière de décentralisation et de politiques publiques.

Cette décision conforme aux recommandations de l’Institute for Government s’inspire également des difficultés de Keir Starmer à concrétiser ses projets de façon efficace et cohérente durant son court mandat. Elle est destinée à accélérer le processus décisionnel qui se veut plus collégial, plus coordonné et plus performant, en surmontant les lenteurs bureaucratiques et en rééquilibrant les rapports de force au sein d’un exécutif plus soudé autour du Premier ministre.

Afin de mener à bien la mission qu’il s’est donnée, le Premier ministre doit également pouvoir s’appuyer sur son parti qui l’a massivement porté au pouvoir, mais le groupe parlementaire travailliste est très divisé en diverses tendances et factions rivales et cette faiblesse a largement contribué à son incapacité à conduire une politique cohérente sous les gouvernements précédents.

À la veille de l’ouverture des candidatures à la direction du Parti travailliste, le 8 juillet 2026, Burnham a exprimé le souhait de changer la culture de Westminster. Il a adressé une lettre aux députés travaillistes où il déclare vouloir changer les pratiques du parti et permettre aux députés d’exprimer leurs désaccords sans craindre de représailles de la part des whips, députés en charge de la discipline au sein du parti, en particulier lors des votes.

« Je souhaite instaurer une culture différente, dans laquelle les députés se sentent heureux et épanouis dans leur travail, où chacun a un rôle à jouer et où les opinions et les approches sont respectées, même en cas de divergences », a écrit Burnham. « Le bureau des whips devrait être notre service des ressources humaines, et non une instance à craindre ou un lieu où la discipline est utilisée pour étouffer le débat. »

Celui que l’on a parfois assimilé à un caméléon, blairiste avec Blair, browniste avec Brown et corbyniste avec Corbyn, a inscrit comme condition essentielle au succès de son action l’unité du parti, qui doit transcender ses divergences internes et en finir avec les querelles intestines qui ont profondément nui à son action et à sa crédibilité. Cette unité s’avère d’autant plus cruciale que le parti travailliste depuis plus de dix-huit mois est devancé par Reform UK.

Une marge de manœuvre très réduite

Une grande partie de ce que Burnham veut faire vise à améliorer les services publics, ce qui suppose une augmentation des dépenses alors même qu’il entend rétablir la santé financière du pays. Or, le pays connait une situation difficile tant au niveau politique qu’économique et budgétaire avec une faible croissance, une baisse des exportations et des investissements. Les grandes réformes sociales sont en grande partie financées par les emprunts mais le cadre budgétaire dont il hérite est particulièrement contraint. La dette publique avoisine 95% du PIB et le budget de mars 2026 a acté un déficit de 4,3% pour 2025-2026. La marge d’endettement supplémentaire est limitée car le Royaume-Uni affiche déjà des coûts d’emprunt très élevés.

Le projet d’implanter une antenne gouvernementale au nord, s’il a une forte portée symbolique, signifie qu’il lui faut revenir sur le Livre vert du Trésor, qui détermine les dépenses d’infrastructure et qui, traditionnellement, accorde la plus grande importance aux zones existantes à forte croissance et à forte valeur foncière. Il implique également le bon vouloir des principaux acteurs décisionnels, qu’ils soient ministres, ou hauts fonctionnaires, qui devront accepter de se partager entre Londres et Manchester.

Le désenchantement de la politique pratiquée par les gouvernements, qui se sont succédé au cours des deux dernières décennies, a conduit un grand nombre d’électeurs à se tourner vers la droite populiste. Mais il est une autre menace électorale tout aussi importante en provenance des Libéraux démocrates et des Verts en pleine ascension. L’objectif politique de Burnham est de rétablir le Labour comme premier parti politique à même de remporter les élections législatives avec au moins 30% de suffrages comme en 2024. Cela peut paraitre bien ardu compte tenu de la fragmentation du paysage politique en Angleterre, qui compte désormais cinq partis en forte concurrence et marque la fin du duopole entre le parti travailliste et le parti conservateur.

Les contraintes internationales

Si Burnham a acquis une solide réputation de gestionnaire au niveau régional, il n’a en revanche que peu d’expérience au niveau international et devra développer ses compétences dans le domaine diplomatique. Il est conscient que depuis le Brexit l’image de la Grande-Bretagne a été très écornée par les crises politiques en série et les relations houleuses avec les Européens. Dans son discours du 18 juillet 2026, Burnham a déclaré : « À l’international la Grande-Bretagne doit se montrer à la hauteur, elle doit montrer au monde que nous sommes capables de retrouver notre stabilité, et tel est notre défi : faire en sorte que la politique fonctionne, et qu’elle fonctionne mieux ».

L’idée selon laquelle le Royaume-Uni honorerait les obligations financières en matière de défense, initialement exigées de tous les alliés de l’OTAN par Donald Trump, parait confirmée par la nomination de l’ancien secrétaire d’État à la Défense John Healey au poste de Chancelier. Le nouveau ministre de la Défense Wes Streeting a, quant à lui, réaffirmé l’engagement du Royaume-Uni à faire passer les dépenses de défense de 2,6 % du produit intérieur brut à l’objectif de l’OTAN de 3,5 % d’ici 2035, ce qui implique une augmentation en termes réels de plus de 25 milliards de livres sterling en moins d’une décennie. Il a ajouté que le secteur militaire constituerait une priorité budgétaire pour le gouvernement d’Andy Burnham par rapport aux autres ministères et qu’une augmentation des dépenses de défense apporterait « une contribution considérable » à la croissance économique.

Le reset en suspens….

Les entretiens chaleureux que le Premier ministre a eus, au lendemain de sa nomination, avec la Présidente de la Commission européenne et les chefs d’État européens paraissent présager de bonnes relations à l’avenir. La nomination au poste de ministre chargé des Affaires européennes de Hamish Falconer, qui apporte une large expérience internationale, est également un signe positif, même si le départ de Nick Thomas-Symonds interrompt le processus de rapprochement initié sous le mandat de Starmer.

Burnham, qui a fait campagne contre la sortie du Royaume-Uni, reconnaît les dommages économiques provoqués par le Brexit, sans toutefois prôner une réadhésion du Royaume-Uni et franchir les lignes rouges tracées par ses prédécesseurs, démarche qui risquerait de raviver les divisions nationales. Tout comme son prédécesseur, il semble privilégier la méthode des petits pas et la négociation d’ajustements sectoriels.

Il entend consolider les progrès réalisés dans le cadre des négociations antérieures à l’occasion du prochain sommet Union européenne-Royaume-Uni, deux fois reporté, qui doit se tenir à l’automne. Mais plusieurs dossiers demeurent épineux, que ce soit l’accord destiné à réduire les formalités administratives et les certifications concernant les produits alimentaires, au prix d’un alignement partiel des normes britanniques sur les normes européennes, le programme de mobilité des jeunes et les frais de scolarité des étudiants étrangers ou encore la participation du Royaume-Uni au programme SAFE, l’instrument européen d’emprunt destiné à financer des achats groupés de matériel militaire,

L’approche coopérative du partage des pouvoirs affichée par Burnham, pourrait en revanche offrir une autre piste susceptible de rapprocher les régions britanniques, dotées d’une autonomie relative, des régions européennes. Dans le sillage du Brexit les autorités locales britanniques ont dû se retirer du Comité européen des régions mais un organe appelé Groupe de contact-Royaume-Uni a été créé en 2020 au sein du Comité des régions. Il est destiné à maintenir une forme de coopération locale et régionale entre les deux parties sur des questions d’intérêt commun comme les échanges commerciaux, l’éducation, la recherche et le transport.

Conclusion

Alors que l’Irlande assume depuis juillet 2026, la présidence du Conseil de l’Union européenne, à la question sur ce que l’on pouvait attendre du nouveau Premier ministre britannique, le ministre irlandais chargé des Affaires européennes, Thomas Byrne, a répondu : « au minimum une continuité positive ».

L’expérience au niveau local a fourni à celui qui entend « arracher le pouvoir au centre » une méthode de gestion et une crédibilité. Sa conception de l’exercice du pouvoir est innovante, sans toutefois vouloir remettre en cause le statut de l’État ni revenir sur les compétences réservées en matière de dévolution. Il s’agit d’instaurer un partenariat qui fonctionne avec les territoires et qui mobilise davantage les forces vives au niveau infranational, où l’aspiration au changement est forte.

Si Burnham hérite des mêmes contraintes que Starmer, il dispose en revanche d’un certain nombre d’atouts sur lesquels il peut raisonnablement s’appuyer pour mettre en œuvre son plan, en l’occurrence sa proximité avec « les gens ordinaires », sa facilité à communiquer et son esprit d’organisation et de décision. Sans avoir acquis d’expérience internationale, il devra concilier ses priorités sociales avec les responsabilités militaires et diplomatiques d’une puissance européenne et nucléaire.

La stratégie du Premier ministre a-t-elle de quoi séduire l’électorat ? S’il est bien difficile de répondre à cette question dès maintenant, il est certain que les premières mesures du gouvernement, quelles qu’elles soient, seront décisives comme elles l’ont été pour son prédécesseur, en chute libre dans l’opinion dès les premiers mois.

10 ans du référendum sur le Brexit : le constat d’un échec sur fond de crise politique

Par Aurélien Antoine

La décennie qui vient de s’écouler fut l’une des plus douloureuses pour le Royaume-Uni depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Brexit en est l’une des causes majeures, en particulier sur le terrain politique. Polarisée, mais morcelée, l’offre politique actuelle n’a toujours pas su surmonter les fractures considérablement approfondies par la décision des Britanniques (et principalement des Anglais) de sortir de l’UE. Du côté de Bruxelles et des États membres, le retrait du Royaume-Uni n’a pas donné lieu à un sursaut programmatique et idéologique. Noyés dans leur grand marché libre et une Europe à 27 qui peine à trouver des consensus sur les sujets majeurs, les États membres sont aussi malades que le Royaume-Uni. Le Brexit n’en est pas la cause, mais un révélateur d’une crise existentielle qui ne saurait concerner les seuls Britanniques. Le référendum du 23 juin 2016 est finalement l’événement qui marque le point de départ des bouleversements du monde que nous connaissons. Elle précède la première élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et le succès croissant, en Europe, des forces politiques démagogiques d’extrême droite avec, en toile de fond, la stigmatisation de l’étranger et la surexploitation des questions de sécurité au prix du sacrifice des libertés, en particulier collectives. Ces sujets déjà prégnants en 2016 font toujours recette, non sans paradoxe. Nigel Farage, qui a grandement contribué à la victoire des brexiters le 23 juin 2016, est redevenu le centre de l’attention, aussi étonnant que cela puisse paraître à la lumière des conséquences du référendum. Pouvant systématiquement invoquer la trahison des élites qui n’auraient pas vraiment concrétisé le Brexit et surfant sur la vague des idées simplistes qui flattent des électeurs de moins en moins éduqués au débat démocratique, le démagogue enchaîne les victoires électorales. 

La progression de Reform UK, incontestable, semble, toutefois, connaître un plateau. L’élection partielle de Makerfield, qui a vu la victoire de Andy Burnham l’a montré (outre la bonne tenue du travailliste, la formation Restore Britain a porté préjudice à Reform UK). À ce propos, l’arrivée annoncée de cet ancien blairiste attaché à une politique sociale volontariste au 10 Downing Street suscite des espoirs. Avec près de 55 % des voix, il a fait mieux que prévu en mettant à bonne distance les deux partis d’extrême droite.

Ce triomphe a scellé le sort de Keir Starmer. Premier ministre à la suite d’une victoire en trompe-l’œil en juillet 2024, le leader du Labour qui avait succédé au très controversé Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes  (aujourd’hui chef de Your Party) n’a jamais convaincu. Il n’a pas su donner le virage social à sa politique, indispensable pour conserver le vote du nord de l’Angleterre et du pays de Galles. La défaite du Labour aux élections locales du mois de mai 2026 en fut le prix à payer. La gestion calamiteuse de l’affaire Peter Mandelson et des volte-face régulières dans la conduite de la politique économique sont aussi les marqueurs d’un manque de leadership. Enfin, son positionnement très droitier sur le sujet de l’immigration et des libertés collectives (notamment à l’égard de la liberté de manifestation) a raidi les plus libéraux de son camp. Ces insuffisances, incontestables, ne doivent pas occulter des réussites : droits des travailleurs (Employment Act 2026), aides à l’enfance défavorisée, capacité à contenir la crise économique, ou, surtout, retour de la crédibilité britannique sur la scène internationale et européenne. Sur ce dernier point, Keir Starmer a clairement lancé les bases d’une normalisation de la relation avec l’UE. Ce n’est qu’un début et d’aucuns diront que c’est encore lacunaire (un rapport de la Chambre des Communes est assez sévère sur la réalité du “reset” et du “réalignement dynamique” annoncé par Keir Starmer ; disponible ici : https://committees.parliament.uk/publications/53726/documents/299737/default). Il n’en demeure pas moins que le futur ex-Premier ministre a mis fin à des années de réputation diplomatique écornée par les gouvernements de Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Si la relation avec l’UE doit bénéficier de plus de clarté, les progrès sont incontestables si l’on se remémore l’état de ces rapports sous les conservateurs (à peine aplanis par la conclusion du cadre de Windsor par Rishi Sunak en 2023).

La démission forcée de Keir Starmer est, finalement, en partie injuste et laisse un sentiment d’inachevé. Elle paraissait moins impérieuse que celle de Theresa May (qui n’a jamais su se sortir du piège de la négociation de l’accord de retrait, tout en commettant de nombreuses fautes politiques et ne cessant de brusquer les règles constitutionnelles), de Boris Johnson (délinquant, empêtré dans la Partygate et d’autres scandales révélant de multiples conflits d’intérêts), et de Liz Truss (qui fut à l’origine en un minimum de temps d’une panique économique et budgétaire). Keir Starmer paye des erreurs, mais il est surtout victime d’une impatience démocratique de plus en plus problématique : réaliser un programme demande du temps, surtout après quatorze années passées dans l’opposition. À l’ère du scrolling sur les réseaux sociaux, des buzz, et des réactions irréfléchies qu’ils supposent, le temps et le débat public en démocratie sont victimes d’une forme de dégagisme. À ce phénomène dangereux s’ajoute un contexte international qu’un dirigeant britannique ne peut améliorer à lui seul. C’est pourtant bien par un reflux des guerres et des tensions mondiales que le Royaume-Uni pourra bénéficier d’une embellie profitable à l’Exécutif. 


Les dix ans du référendum sur le Brexit marquent également les dix années de recherche menée par l’équipe de l’Observatoire du Brexit. Visible à partir de janvier 2017, le site est le produit d’un travail initié dès le lendemain du 23 juin 2016. La plateforme scientifique demeure un instrument unique en langue française à la disposition de toutes et tous. Sa réputation a dépassé les frontières et demeure incontournable pour toute personne ou chercheur.se qui s’intéresse au sujet des rapports entre le Royaume-Uni et l’UE.

Cette belle renommée explique que les dix ans du référendum sur le Brexit et la démission annoncée de Keir Starmer ont permis à l’Observatoire du Brexit d’être encore très présent sur les ondes. Vous trouverez ci-dessous plusieurs contenus médiatiques éclairant cette double actualité. N’oubliez pas, également, la série de vidéos et de podcasts réalisée par l’Observatoire du Brexit pour marquer ce dixième anniversaire.

Article de La Croix, avec Marie-Claire Considère-Charon

Interview donnée par Thibaud Harrois pour Le Soir (Belgique)

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Culture

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Info

Émission de TV5 Monde, 64′, 23 juin 2026

Interview donnée à la RTBF (Belgique)

Interview donnée à Frédéric Taddeï pour l’émission “C’est arrivé cette semaine”

Interview donnée à la RTS, émission “Forum” (Suisse)

Émission de RCF-Radio Notre-Dame, “Je pense donc j’agis”

Interview donnée à RFI, émission Accents d’Europe

Interview donnée à RFI, émission “Le Livre international”

Éclairage pour RFI

Interview donnée pour Radio Vatican

Interview donnée pour Le Vif-L’Express (Belgique)

Tribune pour Le Monde

Interview donnée au Figaro

Article du Parisien

Billet pour le Club des Juristes

Interview donnée à la presse régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes et de l’Est

Interview donnée à la presse régionale du Centre

Élections locales 2026 : une message clair et un avenir politique incertain pour le Royaume-Uni

Aurélien Antoine, Directeur de l’Observatoire du Brexit – Groupe de Recherche sur le Royaume-Uni et l’UE post-Brexit

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les élections locales du 7 mai au Royaume-Uni ont tenu leurs promesses : des résultats catastrophiques pour les travaillistes au pouvoir auxquels a succédé un mélodrame politique dont nos amis britanniques ont le secret.

Le Premier ministre, Keir Starmer, abordait ce scrutin avec peu de confiance. Sa cote de popularité alors au plus bas et la difficulté pour tout parti au pouvoir de remporter des élections intermédiaires demeuraient les signes tangibles d’une déconvenue certaine. La question se posait de savoir quelles en allaient être l’étendue et les conséquences dont il convient d’apporter une analyse critique.

I. L’étendue de la défaite des travaillistes lors du scrutin local du 7 mai

Avant de révéler le détail de l’issue des élections du 7 mai, nous rappellerons quels sièges étaient en jeu, puis nous rappellerons quelques éléments de contexte.

  1. Diversité et modalités des élections locales

Les électeurs britanniques étaient appelés aux urnes comme chaque année pour renouveler une partie des sièges des autorités locales aux statuts divers[1]. En 2025, le scrutin portait sur 1600 sièges de conseillers pour 23 autorités locales anglaises, auxquels s’ajoutaient six élections de maire. Cette année, l’essentiel des sièges acquis en 2021 étaient remis en jeu. Outre les 5066 conseillers de 136 autorités en Angleterre, six maires devaient être désignés[2]. Surtout, les parlements écossais et gallois (le Senedd) faisaient l’objet d’un renouvellement complet (les dernières élections nationales remontaient également à 2021.

Les modalités du scrutin variaient selon les institutions concernées. Les conseillers des autorités locales ont été élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour (first-past-the-post, souvent critiqué en raison de son iniquité et pour les résultats inattendus qu’il peut produire, en particulier dans le cadre d’une offre politique éclatée), tandis que les membres du Parlement écossais (MSPs) le sont sur la base du first-past-the-post couplé à l’additional member system (système du membre additionnel). Dans ce cadre, les électeurs disposent de deux bulletins. Le premier permet de voter pour un candidat de leur circonscription. Le second porte sur une liste régionale. Les candidats de circonscription sont élus en tout premier lieu au first-past-the-post. S’y ajoutent ensuite des élus en fonction du score obtenu par les listes partisanes dans chaque région. Le scrutin proportionnel s’impose ici, mais en tenant compte du nombre d’élus à l’échelon de la circonscription. Plus précisément, c’est le système d’Hondt qui s’applique : les sièges additionnels sont calculés à partir du nombre de votes obtenus divisés par le nombre de sièges de circonscription et régionaux déjà gagnés dans la région en question, plus un. Le parti qui atteint le chiffre le plus élevé à la suite de ce calcul remporte un membre supplémentaire (d’où le nom du mode de scrutin). Le calcul est répété jusqu’à ce que tous les sièges soient distribués. Il s’agit donc d’un mode de scrutin proportionnel mixte, avec une dose majoritaire. Notons qu’un candidat peut se présenter en circonscription et sur une liste régionale. Pour le Parlement écossais, 73 députés ont été élus dans le cadre d’une circonscription et 56 le furent à partir d’une liste régionale.

En ce qui concerne le Senedd, le nombre de députés est passé de 60 à 96 lors de ce scrutin. Ce changement fut introduit par le Senedd Cymru (Members and Elections) Act 2024. Seize circonscriptions élisent 6 députés. Le système D’Hondt s’applique également, selon les mêmes modalités de calcul évoquées pour le Parlement écossais.

La complexité du mode de scrutin explique qu’il a fallu attendre près de deux jours avant d’obtenir les résultats définitifs en Écosse et au pays de Galles.

  1. Quelques éléments de contexte

Plusieurs données doivent être conservées à l’esprit afin d’apprécier convenablement les résultats des élections locales de 2026. S’il y a bien une influence de la situation nationale dans la détermination du vote des électeurs, celle-ci n’est pas exclusive. Les considérations locales pèsent dans le choix des citoyens. Le taux de participation est aussi une donnée préalable à ne pas négliger. Bien qu’en augmentation, il demeure bien inférieur à la mobilisation qui prévaut lors des élections générales (environ 40 % pour les élections locales contre 60-70 % pour la désignation des Members of Parliament). La participation a également augmenté pour les élections au Senedd (de 47 % à 52 % des inscrits), mais elle s’est contractée en Écosse (63 % à 53 %).

Deux autres considérations de nature structurelle sont à prendre en compte. La tendance au recul du bipartisme initié dans les années 2010 avec le succès des libéraux-démocrates et du parti national écossais (SNP) s’est accentuée au fil du temps. Elle se fait au détriment du parti travailliste et des conservateurs et s’impose d’abord à l’échelle locale, bien plus qu’à Westminster. Alors que la fin définitive du bipartisme est annoncée ou actée depuis de nombreuses années, elle peine à se matérialiser au sein des institutions nationales (en vertu, principalement, du mode de scrutin). Seules les élections générales de 2010 ont, depuis les 25 dernières années, généré un Parlement sans majorité – à la faveur d’une coalition conservatrice libérale-démocrate largement dominée par les tories.

En 2026, la nouveauté tient à l’adjonction de nouvelles forces dont les résultats avaient été remarqués lors de précédentes élections. C’est évidemment le cas de Reform UK (entré au Parlement en 2024 avec 5 MPs, puis victorieux des élections locales de 2025), mais aussi des Verts (succès à l’élection partielle de Gorton and Denton en février 2026 et résultats honorables lors des scrutins locaux), ou du Plaid Cymru au pays de Galles (déjà bien présent dans le Senedd, il a remporté le siège de la circonscription de Caerphilly en octobre 2025, un bastion travailliste).

Le dernier élément structurel est une constante des élections locales déjà mentionnée plus haut : la difficulté, pour le parti au pouvoir, de les emporter. Le risque de reflux électoral est d’autant plus fort que la dimension locale du scrutin laisse plus de place aux initiatives partisanes limitées aux territoires concernés. Toutefois, c’est une constante de la vie politique des démocraties occidentales depuis une quinzaine d’années qui s’impose : celui du « dégagisme » dont les responsables politiques sont victimes (nous y reviendrons).

Quant au contexte conjoncturel, il a été déterminant pour comprendre l’issue du scrutin. En premier lieu, les travaillistes n’ont pas pu présenter un bilan économique et social concluant et capable de surmonter l’augmentation du coût de la vie (cost-of-living crisis). Le contexte international en est la principale raison, mais également des choix budgétaires qui n’ont pas permis de répondre aux attentes sociales d’une partie du Royaume-Uni (en particulier dans le nord de l’Angleterre et au pays de Galles). Les hésitations et les retours en arrière ont entamé la crédibilité du gouvernement dans sa capacité à faire face aux défis actuels : immigration, réponse à l’antisémitisme, positionnement à l’égard des militants pro-palestiniens…

En deuxième lieu, Keir Starmer sortait tout juste d’une séquence politique à haut risque à la suite des révélations liées à l’affaire Epstein. La nomination de l’un des amis du criminel sexuel new-yorkais, Peter Mandelson, au poste d’ambassadeur aux États-Unis a rapidement soulevé des interrogations sur la lucidité de Keir Starmer. Sa probité devant la Chambre des Communes a été mise en cause, ce qui a failli ouvrir la voie à un contempt of Parliament. S’il avait dû être constaté, Keir Starmer n’aurait pas eu d’autres choix que de démissionner en application du Code ministériel.

En troisième lieu, les travaillistes n’ont jamais suscité de véritable adhésion de la part des citoyennes et des citoyens. Le nombre conséquent de députés dont ils disposent à la chambre basse (402) est un trompe-l’œil. Il résulte de l’effondrement du parti tory, du scrutin majoritaire uninominal à un tour défavorable à la droite (éclaté en deux partis : les conservateurs et Reform UK), et de l’absence d’alternative crédible à gauche en 2024. La participation fut faible, au point que Keir Starmer et ses troupes obtinrent nettement moins de suffrages que lors des élections (perdues) de 2017 et 2019.

En dernier lieu, le Cabinet a été accaparé par des urgences de politique extérieure (guerre en Iran, épisode d’Hantavirus sur un bateau de croisière, notamment) dont l’éventuelle bonne gestion n’est pas récompensée lors des scrutins locaux et nationaux. De façon plus générale, le travail plutôt convenable de Keir Starmer sur le scène internationale (rapprochement avec l’UE, rôle incontournable dans la construction d’une Europe de la Défense, fermeté à l’égard des États-Unis…) n’a pas suscité un sursaut des électeurs en faveur du Labour.

  1. Une Berezina attendue en Angleterre au profit de Reform UK

Sur les 5047 sièges à renouveler, Reform UK en obtient plus de 1450, c’est-à-dire près de 29 %. Le parti travailliste, qui en détenait une très large majorité, en perd près de 1230. Les conservateurs cèdent à nouveau du terrain (entre 433 et 569 selon les décomptes[3]). Les libéraux-démocrates confirment leur maintien à de bons niveaux en remportant environ 150 sièges. Les Verts engrangent environ 400 conseillers supplémentaires.

Les travaillistes se retrouvent avec un déficit de 37 conseils, alors que Reform UK enregistre un gain de 14 collectivités (5 pour les Verts et 3 pour les libéraux-démocrates). Le parti d’extrême droite est désormais en mesure de contrôler une trentaine de localités.

Source : BBC

 

Source : The Guardian

 

À la suite de ces élections, la répartition totale du nombre de conseillers se resserre, mais les travaillistes, les conservateurs et les libéraux-démocrates devancent encore Reform UK.

Les prévisionnistes n’ont pas été étonnés de cette issue, même si The Guardian a joué la prudence au début de la diffusion des premiers résultats. Certains analystes étaient même plus pessimistes pour les travaillistes avec une perte de 1900 élus et envisageaient une progression de près de 2300 sièges pour Reform UK.

L’étude fine des chiffres permet de constater que le Labour a cédé des voix au profit des Verts (principalement dans les autorités locales du Grand Londres, des villes proches de la capitale et, dans une moindre mesure, dans le nord), mais aussi du parti de Nigel Farage, plus spécialement dans le nord de l’Angleterre. Aucun scrutin n’a de quoi rassurer les travaillistes : leur recul se constate partout, sans lot électoral de consolation.

Reform UK apparaît, sans surprise, comme le grand vainqueur. Cependant, la progression de cette formation politique en nombre de voix n’est pas nette. Plusieurs instituts ont réalisé une projection des résultats en proportion de votes à l’échelle nationale. Reform recule de 4 points de pourcentage par rapport à 2025 (de 30 % à 26 %). Ces projections montrent surtout que trois autres partis (Labour, Conservatives, Lib-dem et Greens) se concentrent autour de 16 % – 18 % des intentions de vote.

Source : BBC
  1. Une défaite historique du Labour au pays de Galles

Au pays de Galles, les oracles du malheur travailliste ont vu juste : le Labour perd le contrôle du Senedd, une première depuis sa création en 1999. En 2021, il leur manquait un siège pour atteindre la majorité absolue après avoir réalisé des scores constants depuis 1999. Mais le véritable coup de tonnerre n’est pas tant la défaite travailliste au profit des indépendantistes fort modérés du Plaid Cymru, mais les gains enregistrés par Reform UK, qui s’affirme comme la deuxième force politique galloise, devant les travaillistes. Sur les 95 sièges, il en remporte 34. En 2021, les forces d’extrême droite n’avaient gagné aucun siège (contrairement au scrutin de 2016 qui avait vu l’entrée de 7 députés issus du UKIP). Le naufrage du Labour a aussi été marqué par la défaite d’Eluned Morgan, la cheffe du gouvernement gallois.

Pour le parti nationaliste gallois, c’est la confirmation d’une progression attendue. Avec 43 sièges, il frôle la majorité absolue des sièges à conquérir. L’essentiel des voix des anciens électeurs travaillistes s’est donc porté sur cette formation, mais aussi vers les Verts qui font leur entrée au Senedd avec deux élus, tout comme au Parlement écossais.

  1. La confirmation d’une domination relative du SNP en Écosse

Les élections générales de 2024 avaient mis le SNP KO. Troisième force politique de Westminster à la suite des élections de 2019, 2017 et 2015, les nationalistes écossais se sont retrouvés avec seulement 7 élus en 2024. Le parti travailliste et les libéraux-démocrates en avaient largement tiré profit. Le scrutin local de 2026 était donc assez incertain. S’il ne faisait guère de doute que le SNP allait ressortir majoritaire, la question de la nature de cette majorité se posait : relative ou absolue ? Le moteur de l’indépendance soutenue par la formation de John Swinney semblait en panne depuis l’initiative avortée de Nicola Sturgeon, l’ancienne leader du parti, de lancer unilatéralement une consultation sur le sujet. L’adhésion des électeurs aux projets du SNP, par ailleurs ébranlé par une crise interne en 2023-2024, s’est érodée.

L’issue des élections au Parlement écossais confirme l’ambiguïté. Vainqueur des élections, le SNP n’obtient pas de majorité absolue. Il perd six sièges, mais, surtout, recule nettement en part des votes, que ce soit à l’échelle des circonscriptions (- 10 points de pourcentage) ou à celle des listes régionales (- 13 points de pourcentage). Le succès très relatif du SNP tient sans doute à une forme de vote par défaut. Le rejet des partis traditionnels (travailliste et conservateur) et l’ancrage politique trop récent des partis émergents (Reform UK et Verts) l’expliquent.

Le cas écossais confirme, cependant, deux tendances : la bonne tenue des Verts dans les aires urbaines (les deux sièges gagnés le sont à Édimbourg et Glasgow), et la substitution de Reform UK au parti conservateur dans le vote de droite. Avec 17 sièges, la formation de Nigel Farage fait une percée inédite et remarquée. Les conservateurs ne détiennent plus que 12 sièges (un reflux de 19 sièges).

En nombre d’élus, les travaillistes semblent limiter la casse en passant de 22 en 2021 à 20. L’érosion en pourcentage des voix reste contenue (environ 2,5 points de pourcentage pour les suffrages de circonscription et 2 points de pourcentage pour ceux exprimés au niveau de la région). Le recul modéré du Labour en Écosse est une bien piètre consolation face aux multiples déconvenues subies le 7 mai. Les conséquences de ce scrutin ne pouvaient en être que plus chaotiques.

 

Source : electionmapuk

 

II. Les conséquences et les enseignements multiples des résultats

Les élections locales de 2026 apparaissent comme une nouvelle séquence de l’ère d’incertitude et de déstabilisation politique initiée avec le référendum du 23 juin 2016 sur le Brexit. La figure de Nigel Farage, son parti et son agenda s’imposent désormais durablement dans le paysage politique. Le rejet consommé des partis dominants de l’histoire politique britannique contemporaine favorise aussi les indépendantistes au pays de Galles, alors qu’ils restent forts en Écosse. Face à ce défi, le parti travailliste pense que le changement de leader pourrait lui donner un second souffle et éviter la fuite de ses électeurs vers les Greens.

  1. L’enracinement de Reform UK dans le paysage institutionnel local

L’enseignement du scrutin quant à l’état des forces politiques outre-Manche est sans appel : une installation confirmée de Reform UK dans le paysage local. Elle constitue la base indispensable à de futurs succès nationaux. En engrangeant plusieurs victoires consécutives, le parti de Nigel Farage continue d’être le favori en cas d’élections générales, qui se tiendront, au plus tard, en juillet 2029.

Il faut, toutefois, apporter un peu de nuance au triomphe actuel et peut être à venir de Reform UK, et ce, à quatre égards. Les projections en sièges réalisées après ces élections locales (et avec les sérieuses limites qu’elles recèlent) ne donnent pas une majorité absolue à Reform UK. Dans une certaine mesure, et à la lumière de l’évolution de la proportion des votes qui se sont portés sur cette formation, elle connaît un plateau dans sa progression.

En outre, l’exercice du pouvoir à la tête des administrations locales sera autant d’expériences qui pourraient s’avérer peu probantes, tandis que le parti n’est pas à l’abri de scandales (portant, par exemple, sur les finances douteuses de son chef, Nigel Farage, et les propos haineux, antisémites ou faisant l’apologie du nazisme de certains de ses représentants).

D’autres inconnues, parfois minorées, joueront également un rôle : la mobilisation de l’électorat, ou les conséquences d’une concurrence entre deux partis de droite dont les idées sont parfois interchangeables, comme en matière d’immigration. Notons, d’ailleurs, que les tories, s’ils ont encore moins de conseillers, n’ont pas perdu d’électeurs par rapport au précédent scrutin local. Ils progressent même de deux points de pourcentage en projection des votes à l’échelle nationale (de 15 % à 17 %). L’enjeu à l’issue de ces élections est finalement de savoir si Reform UK va complètement se substituer au parti conservateur ou être en position de pouvoir lui imposer de participer à une coalition en l’absence de majorité en 2029. Si tel devait être le cas, ce bouleversement à droite pourrait limiter la fragmentation de l’électorat constatée depuis plusieurs années.

Enfin, les succès de nouveaux tiers partis (les Verts et le Plaid Cymru), qui s’ajoutent à la bonne tenue des Lib-dem et au maintien du SNP, renforcent les incertitudes pour 2029.

  1. L’attraction pour les partis indépendantistes

Le Plaid Cymru a réalisé des scores inédits qui vont lui permettre de conduire un gouvernement minoritaire au pays de Galles. À l’instar du SNP en Écosse, les orientations économiques et sociales du parti nationaliste gallois ne sont pas fondamentalement opposées à celles des travaillistes. C’est un point essentiel à retenir, car il peut, dès lors, rapidement fidéliser son électorat venu du centre gauche, au-delà d’un simple mouvement de mécontentement ponctuel. L’installation du Plaid Cymru pourrait être durable et avoir des répercussions directes sur les prochaines élections générales. En effet, les résultats des travaillistes au pays de Galles sont cruciaux afin de pouvoir emporter les élections générales (ce qui fut aussi en partie le cas en Écosse en 2024). L’Angleterre, bien plus à droite, ne suffira pas, en 2029, à compenser les pertes qui semblent se dessiner au pays de Galles comme en Écosse pour le Labour.

La montée en puissance du Plaid Cymru et la relative stabilité du SNP en nombre de sièges au sein du Parlement écossais ne doivent pas occulter une réelle dispersion des voix dans les nations celtes. Ce phénomène avait été perçu lors des élections en Irlande du Nord en 2022, où l’opposition traditionnelle entre unionistes et républicains a été perturbée par l’Alliance Party. En Écosse, les Verts étaient déjà incontournables pour le SNP afin de constituer une plate-forme de gouvernement commune (Bute House agreement) après le scrutin de 2021 (accord qui vola en éclat et qui fut à l’origine de la crise politique de 2024). Il faut désormais ajouter Reform UK. Ce morcellement n’a pas, pour l’heure, empêché John Swinney de se maintenir à son poste et de former un Cabinet appuyé par une majorité relative à Holyrood. La situation est la même au pays de Galles : le chef des nationalistes, Rhun ap Iorwerth, conduit un gouvernement minoritaire.

Pour les travaillistes, l’effondrement constaté au pays de Galles reste, néanmoins, le fait le plus préoccupant de ces élections. Il est sans doute l’un des facteurs majeurs de la remise en cause du leadership de Keir Starmer, qui doit faire face à un Royaume-Uni dont les fractures sont toujours les mêmes depuis le Brexit.

  1. La remise en cause du leadership travailliste

La conséquence marquante du scrutin de mai 2026 est le mélodrame politique qui a secoué le parti travailliste quelques heures seulement après les premiers résultats. Déjà affaibli, Keir Starmer ne pouvait sortir indemne de la véritable « claque » infligée par les électrices et les électeurs. Rapidement, plusieurs élus locaux ayant perdu leur siège, puis des backbenchers ont appelé Keir Starmer à prendre ses responsabilités en démissionnant. Près d’une centaine de députés travaillistes ont appelé au départ de leur chef ou de prévoir, à tout le moins, une sortie programmée du 10 Downing Street. Plusieurs membres de l’Exécutif se sont également désolidarisés du Premier ministre (d’autres faisant pression pour un départ). Huit membres du gouvernement et un ministre du Cabinet, Wes Streeting, ont démissionné. C’est justement cet événement qui a provoqué un réel flottement quant à l’avenir de Keir Starmer. Il a surtout permis à Andy Burnham, le maire du Grand Manchester, d’assumer pleinement son désir de succéder à Keir Starmer.

Dans le cas d’une contestation de l’autorité du chef des travaillistes, deux solutions se présentent : la démission de l’intéressé s’il se considère trop affaibli, ou une procédure de défiance interne au parti. L’actuel Premier ministre a exclu catégoriquement la première hypothèse. Quant à la seconde, elle est plus périlleuse qu’il n’y paraît.

Pour rappel, la mise en cause de leader du parti impose le respect des règles fixées dans le Labour Party Rule Book dont la bonne application est assurée par le National Executive Committee (NEC). Les députés peuvent initier une procédure chaque année avant la conférence annuelle du parti qui se tient au début de l’automne. Tout MP qui souhaite la lancer contre un leader en place doit obtenir le soutien de 20 % d’élus aux Communes, soit 81 dans sa configuration actuelle. En apparence, ce seuil semble atteignable, puisque près d’une centaine de MPs ont appelé Keir Starmer à la démission. Pourtant, ce chiffre n’implique pas forcément qu’ils soutiennent tous un seul et même candidat à la succession. Wes Streeting l’a d’ailleurs bien compris. Dans sa lettre de démission du poste de ministre de la Santé, fort longue, il ne prétend pas s’engager dans un affrontement immédiat avec Keir Starmer, tout simplement parce qu’il n’est pas parvenu à réunir les 81 noms à cet instant. De son côté, le Premier ministre a obtenu la mobilisation explicite de 159 MPs, tandis que 110 backbenchers s’opposent au processus de changement de chef. 147 n’ont pas pris position après le 7 mai. Quoi qu’il en soit, en cas de challenge, le sortant sera automatiquement candidat à sa propre succession[4].

L’exposé de ces premières conditions permet de comprendre que, pour pouvoir se lancer dans la course à la direction du parti, il faut être membre de la Chambre des Communes. Plusieurs personnalités ont laissé entendre, toutefois, que cette obligation n’était pas impérative et pouvait être interprétée de façon souple. La question est d’importance, car le principal concurrent de Keir Starmer, Andy Burnham, n’est pas député. Selon une approche minoritaire, il lui suffirait d’être parlementaire (nommé lord, il pourrait être Premier ministre) ou d’être désigné leader du parti (et donc Premier ministre) dans l’attente d’une éventuelle victoire lors d’une élection partielle aux Communes. Ces démonstrations, en partie soutenues par quelques juristes, s’appuient sur trois arguments principaux : l’absence de règle juridique claire qui impose que le chef du Gouvernement soit MP, des précédents historiques qui confirment que des membres du Cabinet peuvent être nommés avant de prendre un siège au Parlement, et que d’autres régimes parlementaires rattachés au système de Westminster acceptent des exceptions à la convention constitutionnelle. Mark Elliott ne partage cette position. Les statuts des partis, quand bien même ils ne seraient pas complètement comminatoires sur ce point, confirment que le chef du parti, destiné à devenir Premier ministre, doit être élu démocratiquement au niveau national. Il en va du principe de légitimité démocratique que doivent garantir les usages et les pratiques. Les conventions de la Constitution, si elles ne sont pas du « droit dur » invocable devant une juridiction, n’en demeurent pas moins impératives, même si elles connaissent quelques exceptions. Les éléments de souplesse opposés à l’analyse de Mark Elliot ne convainquent pas, car ils s’appuient sur des précédents qui ne correspondent pas exactement à la situation présente (soit parce qu’ils ne concernent pas un chef de parti désigné largement par ses membres, et élu confortablement lors d’une élection qui s’est tenue depuis moins de deux ans ; soit parce qu’ils concernent d’autres États qui peuvent s’écarter de la pratique britannique).

En l’espèce, les faits donnent raison à ceux qui soutiennent l’application pleine et entière de la convention dont nous faisons partie. Andy Burnham n’a pas prétendu défier Keir Starmer avant de se présenter à une élection partielle. La démission du député de Makerfield à son profit doit lui permettre de faire son retour à Westminster et de proposer une alternative à Keir Starmer avant la convention du parti. Cette configuration avait été envisagée il y a quelques mois, à l’occasion de l’élection partielle de la circonscription de Gordon and Denton. Mais, outre le fait que le NEC a jugé que le parti tirerait plus avantage du maintien d’Andy Burnham à la tête du Grand Manchester[5], elle s’était soldée par une victoire écologiste et, déjà, une défaite cinglante de la candidate travailliste. C’est justement ce danger qui guette Andy Burnham en juin. Bien qu’il soit fort populaire à Manchester et sa périphérie, la circonscription couvre également des territoires qui ont voté pour Reform UK en position de force dans le nord de l’Angleterre de façon générale.

L’issue de ce scrutin à haut risque pour Andy Burnham ne garantit pas forcément un triomphe par la suite face à Keir Starmer. Il faut remonter à 2007 pour retrouver l’organisation d’une élection d’un nouveau leader alors que le parti était au pouvoir. Toutefois, il n’y avait aucun suspens à l’époque. Il était convenu que Gordon Brown, alors chancelier de l’Échiquier, devait succéder à Tony Blair, démissionnaire[6]. En 1976, la défection surprise d’Harold Wison avait également provoqué des élections internes favorables à James Callaghan. Depuis que le parti travailliste est en position d’exercer le pouvoir, c’est donc la première fois qu’un Premier ministre issu de ses rangs est mis en cause en interne.

En revanche, l’histoire politique et constitutionnelle très récente a donné de nombreux exemples de chefs de gouvernement poussés vers la sortie par leur propre troupe : Margaret Thatcher en 1990 (à la suite d’un complot interne mémorable[7]), Theresa May en 2019 (empêtrée dans les débats sans fin sur l’accord de retrait de son pays de l’UE), Boris Johnson en 2022 (victime du Party Gate et de ses mensonges à la Chambre), ou Liz Truss la même année (après avoir fait paniquer les marchés en pleine crise économique).

L’expérience pas si lointaine de conservateurs incapables de trouver un chef sérieux et en mesure de surmonter les divisions du parti hante nombre de travaillistes, à juste titre.

III. Analyse critique

La perspective d’une élection partielle à portée nationale et d’une éventuelle procédure d’éviction de Keir Starmer est préoccupante. L’échec des travaillistes aux élections locales est indéniable, mais la réponse qui doit y être apportée implique de la prudence. La succession de Take-over Prime ministers qui vient d’être évoquée pour le cas pas si ancien des conservateurs ne renforce que rarement le parti au pouvoir. Les motifs qui animent les luttes internes révèlent souvent des divisions profondes ou des querelles de personnes. Le Labour doit, quant à lui, faire face aux erreurs et aux résultats jugés insuffisants de Keir Starmer. Mais changer les têtes est-il de nature à radicalement modifier l’état d’esprit des électeurs ? Un nouveau Premier ministre est-il en mesure de faire mieux que l’actuel ? La crise énergétique liée aux conflits en Ukraine et au Proche-Orient continuera de diffuser son poison sur toute l’économie mondiale au moins jusqu’à la fin de l’année 2026. Le successeur de Keir Starmer, si successeur il y a, n’obtiendra certainement pas des succès retentissants.

De son côté, Keir Starmer peut s’enorgueillir de quelques chiffres encourageants sur des sujets essentiels pour les électeurs britanniques : le PIB a crû de 0,3 % au mois de mars, l’inflation a baissé de 2,8 % en avril (notamment grâce aux mesures de plafonnement des prix de l’énergie), et le taux d’immigration net a baissé de près de 50 % en un an.

Peut-être que le gouvernement actuel mérite encore sa chance. Le réflexe du « dégagisme » n’est pas une solution, de même que rouvrir des sujets clivants qui impliquerait un vaste débat national (en particulier celui du Brexit sur lequel Wes Streeting souhaite revenir). Comme la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, l’a souligné, ce n’est sûrement pas le moment de mettre l’économie britannique un peu plus en danger en provoquant une crise politique aux résultats très aléatoires pour le Labour. La période d’incertitude qui s’ouvre jusqu’à la tenue de l’élection partielle à Makerfield affaiblit d’ores et déjà la position britannique sur les marchés. Le taux d’emprunt du Royaume-Uni sur les marchés a augmenté et la livre a chuté à peine Andy Burnham annonçait-il sa candidature.

La réaction d’une partie des travaillistes est donc des plus risquées. Malgré l’importance du scrutin de 2026, il reste local avec une participation, certes en hausse, mais peu élevée. Le temps est encore long d’ici 2029. Les retournements de conjoncture sont possibles et l’exercice du pouvoir par Reform UK dans les conseils locaux peut faire des déçus. Si les élections de mai constituent bien un test « grandeur nature » pour le Labour, il serait imprudent d’en faire une projection infaillible à longue échéance. Tirer des conclusions nationales de scrutins qui se jouent à d’autres échelons peut être plus hasardeux que de faire preuve de résilience et de patience, à la condition que Keir Starmer affiche une politique plus volontariste en matière sociale. C’est la condition sine qua non pour espérer reconquérir les bastions du nord de l’Angleterre (somme toute assez volatiles depuis les élections de 2019) et du pays de Galles. Le Premier ministre doit aussi se convaincre que suivre l’agenda de Reform UK n’est pas profitable électoralement. Nous l’avons souligné dans de nombreux éditoriaux ou tribunes : aucun parti modéré n’a tiré avantage d’une « course à l’échalote » avec l’extrême droite. À l’inverse, le gouvernement travailliste doit mieux communiquer sur des perspectives parfois encourageantes (retour du Royaume-Uni dans le concert mondial, rapprochement avec l’UE, réforme du NHS, résultats économiques plus honorables que prévu, maîtrise de l’immigration) et adopter des lignes de force qui devront être des propositions alternatives, radicalement différentes de celles avancées par Reform UK.

Retrouvez l’analyse de l’Observatoire du Brexit à propos de ces élections et des événements qui ont suivi (notamment la bataille au sein du parti travailliste et les manifestations de l’extrême droit à Londres le 16 mai ici :

Émission Tout Un Monde, avec Éric-Guevara-Frey, RTS,  “L’âme brisée de la gauche britannique” : https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/l-ame-brisee-de-la-gauche-britannique-avec-aurelien-antoine-29236043.html?id=29236036

RFI, Invité international : «Une mobilisation qui s’inscrit dans la montée de l’extrême-droite au Royaume-Uni», analyse le chercheur Aurélien Antoine” : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20260516-une-mobilisation-qui-s-inscrit-dans-la-mont%C3%A9e-de-l-extr%C3%AAme-droite-au-royaume-uni-analyse-le-chercheur-aur%C3%A9lien-antoine

Article de Public Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/international/demissions-de-ministres-au-royaume-uni-keir-starmer-peut-il-encore-tenir-longtemps

Voir aussi l’article de RFI du 9 mai 2025 : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260509-elections-locales-grande-bretagne-pays-de-galles-et-ecosse-les-nationalistes-ont-le-vent-en-poupe


[1] Nous renvoyons, sur ce point d’une certaine complexité, à nos précédents billets sur des élections passées et à notre ouvrage de Droit constitutionnel britannique qui en fait une présentation exhaustive.

[2] Notons que deux élections partielles pour deux conseils étaient également organisées au pays de Galles.

[3] À l’heure où nous écrivons, les résultats manquent de précision : The Guardian, The Telegraph et SkyNews donnent des résultats similaires, contrairement à la BBC. Nous donnons les chiffres accessibles de The Guardian et de la BBC.

[4] Sur les conditions précises du déroulement du scrutin, voir N. Johnston, Leadership elections : Labour Party, House of Commons Library, 31 octobre 2025, n° 3839, 58 p.

[5] Du moins, c’était l’un des arguments officiels. En cas de succès, Andy Burnham devra démissionner de son poste de maire, sans garantie de succès à l’élection partielle.

[6] Un pacte avait même été conclu entre les deux hommes. Tony Blair est, cependant, resté plus longtemps au pouvoir, ce qui a considérablement tendu les relations avec Gordon Brown. V. G. Radice, Trio. Inside the Blair, Brown, Mandelson Project, ‎ I B Tauris & Co Ltd, 2010, 268 p. ; A. Rawnsley, The End of the Party. The Rise and Fall of New Labour, Penguin, 2010, 912 p.

[7] R. Brazier, « The Downfall of Margaret Thatcher », The Modern Law Review, 1991, vol. 54/4, p. 471.