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10 ans du référendum sur le Brexit : le constat d’un échec sur fond de crise politique

Par Aurélien Antoine

La décennie qui vient de s’écouler fut l’une des plus douloureuses pour le Royaume-Uni depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Brexit en est l’une des causes majeures, en particulier sur le terrain politique. Polarisée, mais morcelée, l’offre politique actuelle n’a toujours pas su surmonter les fractures considérablement approfondies par la décision des Britanniques (et principalement des Anglais) de sortir de l’UE. Du côté de Bruxelles et des États membres, le retrait du Royaume-Uni n’a pas donné lieu à un sursaut programmatique et idéologique. Noyés dans leur grand marché libre et une Europe à 27 qui peine à trouver des consensus sur les sujets majeurs, les États membres sont aussi malades que le Royaume-Uni. Le Brexit n’en est pas la cause, mais un révélateur d’une crise existentielle qui ne saurait concerner les seuls Britanniques. Le référendum du 23 juin 2016 est finalement l’événement qui marque le point de départ des bouleversements du monde que nous connaissons. Elle précède la première élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et le succès croissant, en Europe, des forces politiques démagogiques d’extrême droite avec, en toile de fond, la stigmatisation de l’étranger et la surexploitation des questions de sécurité au prix du sacrifice des libertés, en particulier collectives. Ces sujets déjà prégnants en 2016 font toujours recette, non sans paradoxe. Nigel Farage, qui a grandement contribué à la victoire des brexiters le 23 juin 2016, est redevenu le centre de l’attention, aussi étonnant que cela puisse paraître à la lumière des conséquences du référendum. Pouvant systématiquement invoquer la trahison des élites qui n’auraient pas vraiment concrétisé le Brexit et surfant sur la vague des idées simplistes qui flattent des électeurs de moins en moins éduqués au débat démocratique, le démagogue enchaîne les victoires électorales. 

La progression de Reform UK, incontestable, semble, toutefois, connaître un plateau. L’élection partielle de Makerfield, qui a vu la victoire de Andy Burnham l’a montré (outre la bonne tenue du travailliste, la formation Restore Britain a porté préjudice à Reform UK). À ce propos, l’arrivée annoncée de cet ancien blairiste attaché à une politique sociale volontariste au 10 Downing Street suscite des espoirs. Avec près de 55 % des voix, il a fait mieux que prévu en mettant à bonne distance les deux partis d’extrême droite.

Ce triomphe a scellé le sort de Keir Starmer. Premier ministre à la suite d’une victoire en trompe-l’œil en juillet 2024, le leader du Labour qui avait succédé au très controversé Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes  (aujourd’hui chef de Your Party) n’a jamais convaincu. Il n’a pas su donner le virage social à sa politique, indispensable pour conserver le vote du nord de l’Angleterre et du pays de Galles. La défaite du Labour aux élections locales du mois de mai 2026 en fut le prix à payer. La gestion calamiteuse de l’affaire Peter Mandelson et des volte-face régulières dans la conduite de la politique économique sont aussi les marqueurs d’un manque de leadership. Enfin, son positionnement très droitier sur le sujet de l’immigration et des libertés collectives (notamment à l’égard de la liberté de manifestation) a raidi les plus libéraux de son camp. Ces insuffisances, incontestables, ne doivent pas occulter des réussites : droits des travailleurs (Employment Act 2026), aides à l’enfance défavorisée, capacité à contenir la crise économique, ou, surtout, retour de la crédibilité britannique sur la scène internationale et européenne. Sur ce dernier point, Keir Starmer a clairement lancé les bases d’une normalisation de la relation avec l’UE. Ce n’est qu’un début et d’aucuns diront que c’est encore lacunaire (un rapport de la Chambre des Communes est assez sévère sur la réalité du “reset” et du “réalignement dynamique” annoncé par Keir Starmer ; disponible ici : https://committees.parliament.uk/publications/53726/documents/299737/default). Il n’en demeure pas moins que le futur ex-Premier ministre a mis fin à des années de réputation diplomatique écornée par les gouvernements de Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Si la relation avec l’UE doit bénéficier de plus de clarté, les progrès sont incontestables si l’on se remémore l’état de ces rapports sous les conservateurs (à peine aplanis par la conclusion du cadre de Windsor par Rishi Sunak en 2023).

La démission forcée de Keir Starmer est, finalement, en partie injuste et laisse un sentiment d’inachevé. Elle paraissait moins impérieuse que celle de Theresa May (qui n’a jamais su se sortir du piège de la négociation de l’accord de retrait, tout en commettant de nombreuses fautes politiques et ne cessant de brusquer les règles constitutionnelles), de Boris Johnson (délinquant, empêtré dans la Partygate et d’autres scandales révélant de multiples conflits d’intérêts), et de Liz Truss (qui fut à l’origine en un minimum de temps d’une panique économique et budgétaire). Keir Starmer paye des erreurs, mais il est surtout victime d’une impatience démocratique de plus en plus problématique : réaliser un programme demande du temps, surtout après quatorze années passées dans l’opposition. À l’ère du scrolling sur les réseaux sociaux, des buzz, et des réactions irréfléchies qu’ils supposent, le temps et le débat public en démocratie sont victimes d’une forme de dégagisme. À ce phénomène dangereux s’ajoute un contexte international qu’un dirigeant britannique ne peut améliorer à lui seul. C’est pourtant bien par un reflux des guerres et des tensions mondiales que le Royaume-Uni pourra bénéficier d’une embellie profitable à l’Exécutif. 


Les dix ans du référendum sur le Brexit marquent également les dix années de recherche menée par l’équipe de l’Observatoire du Brexit. Visible à partir de janvier 2017, le site est le produit d’un travail initié dès le lendemain du 23 juin 2016. La plateforme scientifique demeure un instrument unique en langue française à la disposition de toutes et tous. Sa réputation a dépassé les frontières et demeure incontournable pour toute personne ou chercheur.se qui s’intéresse au sujet des rapports entre le Royaume-Uni et l’UE.

Cette belle renommée explique que les dix ans du référendum sur le Brexit et la démission annoncée de Keir Starmer ont permis à l’Observatoire du Brexit d’être encore très présent sur les ondes. Vous trouverez ci-dessous plusieurs contenus médiatiques éclairant cette double actualité. N’oubliez pas, également, la série de vidéos et de podcasts réalisée par l’Observatoire du Brexit pour marquer ce dixième anniversaire.

Article de La Croix, avec Marie-Claire Considère-Charon

Interview donnée par Thibaud Harrois pour Le Soir (Belgique)

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Culture

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Info

Émission de TV5 Monde, 64′, 23 juin 2026

Interview donnée à la RTBF (Belgique)

Interview donnée à Frédéric Taddeï pour l’émission “C’est arrivé cette semaine”

Interview donnée à la RTS, émission “Forum” (Suisse)

Émission de RCF-Radio Notre-Dame, “Je pense donc j’agis”

Interview donnée à RFI, émission Accents d’Europe

Interview donnée à RFI, émission “Le Livre international”

Éclairage pour RFI

Interview donnée pour Radio Vatican

Interview donnée pour Le Vif-L’Express (Belgique)

Tribune pour Le Monde

Interview donnée au Figaro

Article du Parisien

Billet pour le Club des Juristes

Interview donnée à la presse régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes et de l’Est

Interview donnée à la presse régionale du Centre

Élections locales 2026 : une message clair et un avenir politique incertain pour le Royaume-Uni

Aurélien Antoine, Directeur de l’Observatoire du Brexit – Groupe de Recherche sur le Royaume-Uni et l’UE post-Brexit

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les élections locales du 7 mai au Royaume-Uni ont tenu leurs promesses : des résultats catastrophiques pour les travaillistes au pouvoir auxquels a succédé un mélodrame politique dont nos amis britanniques ont le secret.

Le Premier ministre, Keir Starmer, abordait ce scrutin avec peu de confiance. Sa cote de popularité alors au plus bas et la difficulté pour tout parti au pouvoir de remporter des élections intermédiaires demeuraient les signes tangibles d’une déconvenue certaine. La question se posait de savoir quelles en allaient être l’étendue et les conséquences dont il convient d’apporter une analyse critique.

I. L’étendue de la défaite des travaillistes lors du scrutin local du 7 mai

Avant de révéler le détail de l’issue des élections du 7 mai, nous rappellerons quels sièges étaient en jeu, puis nous rappellerons quelques éléments de contexte.

  1. Diversité et modalités des élections locales

Les électeurs britanniques étaient appelés aux urnes comme chaque année pour renouveler une partie des sièges des autorités locales aux statuts divers[1]. En 2025, le scrutin portait sur 1600 sièges de conseillers pour 23 autorités locales anglaises, auxquels s’ajoutaient six élections de maire. Cette année, l’essentiel des sièges acquis en 2021 étaient remis en jeu. Outre les 5066 conseillers de 136 autorités en Angleterre, six maires devaient être désignés[2]. Surtout, les parlements écossais et gallois (le Senedd) faisaient l’objet d’un renouvellement complet (les dernières élections nationales remontaient également à 2021.

Les modalités du scrutin variaient selon les institutions concernées. Les conseillers des autorités locales ont été élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour (first-past-the-post, souvent critiqué en raison de son iniquité et pour les résultats inattendus qu’il peut produire, en particulier dans le cadre d’une offre politique éclatée), tandis que les membres du Parlement écossais (MSPs) le sont sur la base du first-past-the-post couplé à l’additional member system (système du membre additionnel). Dans ce cadre, les électeurs disposent de deux bulletins. Le premier permet de voter pour un candidat de leur circonscription. Le second porte sur une liste régionale. Les candidats de circonscription sont élus en tout premier lieu au first-past-the-post. S’y ajoutent ensuite des élus en fonction du score obtenu par les listes partisanes dans chaque région. Le scrutin proportionnel s’impose ici, mais en tenant compte du nombre d’élus à l’échelon de la circonscription. Plus précisément, c’est le système d’Hondt qui s’applique : les sièges additionnels sont calculés à partir du nombre de votes obtenus divisés par le nombre de sièges de circonscription et régionaux déjà gagnés dans la région en question, plus un. Le parti qui atteint le chiffre le plus élevé à la suite de ce calcul remporte un membre supplémentaire (d’où le nom du mode de scrutin). Le calcul est répété jusqu’à ce que tous les sièges soient distribués. Il s’agit donc d’un mode de scrutin proportionnel mixte, avec une dose majoritaire. Notons qu’un candidat peut se présenter en circonscription et sur une liste régionale. Pour le Parlement écossais, 73 députés ont été élus dans le cadre d’une circonscription et 56 le furent à partir d’une liste régionale.

En ce qui concerne le Senedd, le nombre de députés est passé de 60 à 96 lors de ce scrutin. Ce changement fut introduit par le Senedd Cymru (Members and Elections) Act 2024. Seize circonscriptions élisent 6 députés. Le système D’Hondt s’applique également, selon les mêmes modalités de calcul évoquées pour le Parlement écossais.

La complexité du mode de scrutin explique qu’il a fallu attendre près de deux jours avant d’obtenir les résultats définitifs en Écosse et au pays de Galles.

  1. Quelques éléments de contexte

Plusieurs données doivent être conservées à l’esprit afin d’apprécier convenablement les résultats des élections locales de 2026. S’il y a bien une influence de la situation nationale dans la détermination du vote des électeurs, celle-ci n’est pas exclusive. Les considérations locales pèsent dans le choix des citoyens. Le taux de participation est aussi une donnée préalable à ne pas négliger. Bien qu’en augmentation, il demeure bien inférieur à la mobilisation qui prévaut lors des élections générales (environ 40 % pour les élections locales contre 60-70 % pour la désignation des Members of Parliament). La participation a également augmenté pour les élections au Senedd (de 47 % à 52 % des inscrits), mais elle s’est contractée en Écosse (63 % à 53 %).

Deux autres considérations de nature structurelle sont à prendre en compte. La tendance au recul du bipartisme initié dans les années 2010 avec le succès des libéraux-démocrates et du parti national écossais (SNP) s’est accentuée au fil du temps. Elle se fait au détriment du parti travailliste et des conservateurs et s’impose d’abord à l’échelle locale, bien plus qu’à Westminster. Alors que la fin définitive du bipartisme est annoncée ou actée depuis de nombreuses années, elle peine à se matérialiser au sein des institutions nationales (en vertu, principalement, du mode de scrutin). Seules les élections générales de 2010 ont, depuis les 25 dernières années, généré un Parlement sans majorité – à la faveur d’une coalition conservatrice libérale-démocrate largement dominée par les tories.

En 2026, la nouveauté tient à l’adjonction de nouvelles forces dont les résultats avaient été remarqués lors de précédentes élections. C’est évidemment le cas de Reform UK (entré au Parlement en 2024 avec 5 MPs, puis victorieux des élections locales de 2025), mais aussi des Verts (succès à l’élection partielle de Gorton and Denton en février 2026 et résultats honorables lors des scrutins locaux), ou du Plaid Cymru au pays de Galles (déjà bien présent dans le Senedd, il a remporté le siège de la circonscription de Caerphilly en octobre 2025, un bastion travailliste).

Le dernier élément structurel est une constante des élections locales déjà mentionnée plus haut : la difficulté, pour le parti au pouvoir, de les emporter. Le risque de reflux électoral est d’autant plus fort que la dimension locale du scrutin laisse plus de place aux initiatives partisanes limitées aux territoires concernés. Toutefois, c’est une constante de la vie politique des démocraties occidentales depuis une quinzaine d’années qui s’impose : celui du « dégagisme » dont les responsables politiques sont victimes (nous y reviendrons).

Quant au contexte conjoncturel, il a été déterminant pour comprendre l’issue du scrutin. En premier lieu, les travaillistes n’ont pas pu présenter un bilan économique et social concluant et capable de surmonter l’augmentation du coût de la vie (cost-of-living crisis). Le contexte international en est la principale raison, mais également des choix budgétaires qui n’ont pas permis de répondre aux attentes sociales d’une partie du Royaume-Uni (en particulier dans le nord de l’Angleterre et au pays de Galles). Les hésitations et les retours en arrière ont entamé la crédibilité du gouvernement dans sa capacité à faire face aux défis actuels : immigration, réponse à l’antisémitisme, positionnement à l’égard des militants pro-palestiniens…

En deuxième lieu, Keir Starmer sortait tout juste d’une séquence politique à haut risque à la suite des révélations liées à l’affaire Epstein. La nomination de l’un des amis du criminel sexuel new-yorkais, Peter Mandelson, au poste d’ambassadeur aux États-Unis a rapidement soulevé des interrogations sur la lucidité de Keir Starmer. Sa probité devant la Chambre des Communes a été mise en cause, ce qui a failli ouvrir la voie à un contempt of Parliament. S’il avait dû être constaté, Keir Starmer n’aurait pas eu d’autres choix que de démissionner en application du Code ministériel.

En troisième lieu, les travaillistes n’ont jamais suscité de véritable adhésion de la part des citoyennes et des citoyens. Le nombre conséquent de députés dont ils disposent à la chambre basse (402) est un trompe-l’œil. Il résulte de l’effondrement du parti tory, du scrutin majoritaire uninominal à un tour défavorable à la droite (éclaté en deux partis : les conservateurs et Reform UK), et de l’absence d’alternative crédible à gauche en 2024. La participation fut faible, au point que Keir Starmer et ses troupes obtinrent nettement moins de suffrages que lors des élections (perdues) de 2017 et 2019.

En dernier lieu, le Cabinet a été accaparé par des urgences de politique extérieure (guerre en Iran, épisode d’Hantavirus sur un bateau de croisière, notamment) dont l’éventuelle bonne gestion n’est pas récompensée lors des scrutins locaux et nationaux. De façon plus générale, le travail plutôt convenable de Keir Starmer sur le scène internationale (rapprochement avec l’UE, rôle incontournable dans la construction d’une Europe de la Défense, fermeté à l’égard des États-Unis…) n’a pas suscité un sursaut des électeurs en faveur du Labour.

  1. Une Berezina attendue en Angleterre au profit de Reform UK

Sur les 5047 sièges à renouveler, Reform UK en obtient plus de 1450, c’est-à-dire près de 29 %. Le parti travailliste, qui en détenait une très large majorité, en perd près de 1230. Les conservateurs cèdent à nouveau du terrain (entre 433 et 569 selon les décomptes[3]). Les libéraux-démocrates confirment leur maintien à de bons niveaux en remportant environ 150 sièges. Les Verts engrangent environ 400 conseillers supplémentaires.

Les travaillistes se retrouvent avec un déficit de 37 conseils, alors que Reform UK enregistre un gain de 14 collectivités (5 pour les Verts et 3 pour les libéraux-démocrates). Le parti d’extrême droite est désormais en mesure de contrôler une trentaine de localités.

Source : BBC

 

Source : The Guardian

 

À la suite de ces élections, la répartition totale du nombre de conseillers se resserre, mais les travaillistes, les conservateurs et les libéraux-démocrates devancent encore Reform UK.

Les prévisionnistes n’ont pas été étonnés de cette issue, même si The Guardian a joué la prudence au début de la diffusion des premiers résultats. Certains analystes étaient même plus pessimistes pour les travaillistes avec une perte de 1900 élus et envisageaient une progression de près de 2300 sièges pour Reform UK.

L’étude fine des chiffres permet de constater que le Labour a cédé des voix au profit des Verts (principalement dans les autorités locales du Grand Londres, des villes proches de la capitale et, dans une moindre mesure, dans le nord), mais aussi du parti de Nigel Farage, plus spécialement dans le nord de l’Angleterre. Aucun scrutin n’a de quoi rassurer les travaillistes : leur recul se constate partout, sans lot électoral de consolation.

Reform UK apparaît, sans surprise, comme le grand vainqueur. Cependant, la progression de cette formation politique en nombre de voix n’est pas nette. Plusieurs instituts ont réalisé une projection des résultats en proportion de votes à l’échelle nationale. Reform recule de 4 points de pourcentage par rapport à 2025 (de 30 % à 26 %). Ces projections montrent surtout que trois autres partis (Labour, Conservatives, Lib-dem et Greens) se concentrent autour de 16 % – 18 % des intentions de vote.

Source : BBC
  1. Une défaite historique du Labour au pays de Galles

Au pays de Galles, les oracles du malheur travailliste ont vu juste : le Labour perd le contrôle du Senedd, une première depuis sa création en 1999. En 2021, il leur manquait un siège pour atteindre la majorité absolue après avoir réalisé des scores constants depuis 1999. Mais le véritable coup de tonnerre n’est pas tant la défaite travailliste au profit des indépendantistes fort modérés du Plaid Cymru, mais les gains enregistrés par Reform UK, qui s’affirme comme la deuxième force politique galloise, devant les travaillistes. Sur les 95 sièges, il en remporte 34. En 2021, les forces d’extrême droite n’avaient gagné aucun siège (contrairement au scrutin de 2016 qui avait vu l’entrée de 7 députés issus du UKIP). Le naufrage du Labour a aussi été marqué par la défaite d’Eluned Morgan, la cheffe du gouvernement gallois.

Pour le parti nationaliste gallois, c’est la confirmation d’une progression attendue. Avec 43 sièges, il frôle la majorité absolue des sièges à conquérir. L’essentiel des voix des anciens électeurs travaillistes s’est donc porté sur cette formation, mais aussi vers les Verts qui font leur entrée au Senedd avec deux élus, tout comme au Parlement écossais.

  1. La confirmation d’une domination relative du SNP en Écosse

Les élections générales de 2024 avaient mis le SNP KO. Troisième force politique de Westminster à la suite des élections de 2019, 2017 et 2015, les nationalistes écossais se sont retrouvés avec seulement 7 élus en 2024. Le parti travailliste et les libéraux-démocrates en avaient largement tiré profit. Le scrutin local de 2026 était donc assez incertain. S’il ne faisait guère de doute que le SNP allait ressortir majoritaire, la question de la nature de cette majorité se posait : relative ou absolue ? Le moteur de l’indépendance soutenue par la formation de John Swinney semblait en panne depuis l’initiative avortée de Nicola Sturgeon, l’ancienne leader du parti, de lancer unilatéralement une consultation sur le sujet. L’adhésion des électeurs aux projets du SNP, par ailleurs ébranlé par une crise interne en 2023-2024, s’est érodée.

L’issue des élections au Parlement écossais confirme l’ambiguïté. Vainqueur des élections, le SNP n’obtient pas de majorité absolue. Il perd six sièges, mais, surtout, recule nettement en part des votes, que ce soit à l’échelle des circonscriptions (- 10 points de pourcentage) ou à celle des listes régionales (- 13 points de pourcentage). Le succès très relatif du SNP tient sans doute à une forme de vote par défaut. Le rejet des partis traditionnels (travailliste et conservateur) et l’ancrage politique trop récent des partis émergents (Reform UK et Verts) l’expliquent.

Le cas écossais confirme, cependant, deux tendances : la bonne tenue des Verts dans les aires urbaines (les deux sièges gagnés le sont à Édimbourg et Glasgow), et la substitution de Reform UK au parti conservateur dans le vote de droite. Avec 17 sièges, la formation de Nigel Farage fait une percée inédite et remarquée. Les conservateurs ne détiennent plus que 12 sièges (un reflux de 19 sièges).

En nombre d’élus, les travaillistes semblent limiter la casse en passant de 22 en 2021 à 20. L’érosion en pourcentage des voix reste contenue (environ 2,5 points de pourcentage pour les suffrages de circonscription et 2 points de pourcentage pour ceux exprimés au niveau de la région). Le recul modéré du Labour en Écosse est une bien piètre consolation face aux multiples déconvenues subies le 7 mai. Les conséquences de ce scrutin ne pouvaient en être que plus chaotiques.

 

Source : electionmapuk

 

II. Les conséquences et les enseignements multiples des résultats

Les élections locales de 2026 apparaissent comme une nouvelle séquence de l’ère d’incertitude et de déstabilisation politique initiée avec le référendum du 23 juin 2016 sur le Brexit. La figure de Nigel Farage, son parti et son agenda s’imposent désormais durablement dans le paysage politique. Le rejet consommé des partis dominants de l’histoire politique britannique contemporaine favorise aussi les indépendantistes au pays de Galles, alors qu’ils restent forts en Écosse. Face à ce défi, le parti travailliste pense que le changement de leader pourrait lui donner un second souffle et éviter la fuite de ses électeurs vers les Greens.

  1. L’enracinement de Reform UK dans le paysage institutionnel local

L’enseignement du scrutin quant à l’état des forces politiques outre-Manche est sans appel : une installation confirmée de Reform UK dans le paysage local. Elle constitue la base indispensable à de futurs succès nationaux. En engrangeant plusieurs victoires consécutives, le parti de Nigel Farage continue d’être le favori en cas d’élections générales, qui se tiendront, au plus tard, en juillet 2029.

Il faut, toutefois, apporter un peu de nuance au triomphe actuel et peut être à venir de Reform UK, et ce, à quatre égards. Les projections en sièges réalisées après ces élections locales (et avec les sérieuses limites qu’elles recèlent) ne donnent pas une majorité absolue à Reform UK. Dans une certaine mesure, et à la lumière de l’évolution de la proportion des votes qui se sont portés sur cette formation, elle connaît un plateau dans sa progression.

En outre, l’exercice du pouvoir à la tête des administrations locales sera autant d’expériences qui pourraient s’avérer peu probantes, tandis que le parti n’est pas à l’abri de scandales (portant, par exemple, sur les finances douteuses de son chef, Nigel Farage, et les propos haineux, antisémites ou faisant l’apologie du nazisme de certains de ses représentants).

D’autres inconnues, parfois minorées, joueront également un rôle : la mobilisation de l’électorat, ou les conséquences d’une concurrence entre deux partis de droite dont les idées sont parfois interchangeables, comme en matière d’immigration. Notons, d’ailleurs, que les tories, s’ils ont encore moins de conseillers, n’ont pas perdu d’électeurs par rapport au précédent scrutin local. Ils progressent même de deux points de pourcentage en projection des votes à l’échelle nationale (de 15 % à 17 %). L’enjeu à l’issue de ces élections est finalement de savoir si Reform UK va complètement se substituer au parti conservateur ou être en position de pouvoir lui imposer de participer à une coalition en l’absence de majorité en 2029. Si tel devait être le cas, ce bouleversement à droite pourrait limiter la fragmentation de l’électorat constatée depuis plusieurs années.

Enfin, les succès de nouveaux tiers partis (les Verts et le Plaid Cymru), qui s’ajoutent à la bonne tenue des Lib-dem et au maintien du SNP, renforcent les incertitudes pour 2029.

  1. L’attraction pour les partis indépendantistes

Le Plaid Cymru a réalisé des scores inédits qui vont lui permettre de conduire un gouvernement minoritaire au pays de Galles. À l’instar du SNP en Écosse, les orientations économiques et sociales du parti nationaliste gallois ne sont pas fondamentalement opposées à celles des travaillistes. C’est un point essentiel à retenir, car il peut, dès lors, rapidement fidéliser son électorat venu du centre gauche, au-delà d’un simple mouvement de mécontentement ponctuel. L’installation du Plaid Cymru pourrait être durable et avoir des répercussions directes sur les prochaines élections générales. En effet, les résultats des travaillistes au pays de Galles sont cruciaux afin de pouvoir emporter les élections générales (ce qui fut aussi en partie le cas en Écosse en 2024). L’Angleterre, bien plus à droite, ne suffira pas, en 2029, à compenser les pertes qui semblent se dessiner au pays de Galles comme en Écosse pour le Labour.

La montée en puissance du Plaid Cymru et la relative stabilité du SNP en nombre de sièges au sein du Parlement écossais ne doivent pas occulter une réelle dispersion des voix dans les nations celtes. Ce phénomène avait été perçu lors des élections en Irlande du Nord en 2022, où l’opposition traditionnelle entre unionistes et républicains a été perturbée par l’Alliance Party. En Écosse, les Verts étaient déjà incontournables pour le SNP afin de constituer une plate-forme de gouvernement commune (Bute House agreement) après le scrutin de 2021 (accord qui vola en éclat et qui fut à l’origine de la crise politique de 2024). Il faut désormais ajouter Reform UK. Ce morcellement n’a pas, pour l’heure, empêché John Swinney de se maintenir à son poste et de former un Cabinet appuyé par une majorité relative à Holyrood. La situation est la même au pays de Galles : le chef des nationalistes, Rhun ap Iorwerth, conduit un gouvernement minoritaire.

Pour les travaillistes, l’effondrement constaté au pays de Galles reste, néanmoins, le fait le plus préoccupant de ces élections. Il est sans doute l’un des facteurs majeurs de la remise en cause du leadership de Keir Starmer, qui doit faire face à un Royaume-Uni dont les fractures sont toujours les mêmes depuis le Brexit.

  1. La remise en cause du leadership travailliste

La conséquence marquante du scrutin de mai 2026 est le mélodrame politique qui a secoué le parti travailliste quelques heures seulement après les premiers résultats. Déjà affaibli, Keir Starmer ne pouvait sortir indemne de la véritable « claque » infligée par les électrices et les électeurs. Rapidement, plusieurs élus locaux ayant perdu leur siège, puis des backbenchers ont appelé Keir Starmer à prendre ses responsabilités en démissionnant. Près d’une centaine de députés travaillistes ont appelé au départ de leur chef ou de prévoir, à tout le moins, une sortie programmée du 10 Downing Street. Plusieurs membres de l’Exécutif se sont également désolidarisés du Premier ministre (d’autres faisant pression pour un départ). Huit membres du gouvernement et un ministre du Cabinet, Wes Streeting, ont démissionné. C’est justement cet événement qui a provoqué un réel flottement quant à l’avenir de Keir Starmer. Il a surtout permis à Andy Burnham, le maire du Grand Manchester, d’assumer pleinement son désir de succéder à Keir Starmer.

Dans le cas d’une contestation de l’autorité du chef des travaillistes, deux solutions se présentent : la démission de l’intéressé s’il se considère trop affaibli, ou une procédure de défiance interne au parti. L’actuel Premier ministre a exclu catégoriquement la première hypothèse. Quant à la seconde, elle est plus périlleuse qu’il n’y paraît.

Pour rappel, la mise en cause de leader du parti impose le respect des règles fixées dans le Labour Party Rule Book dont la bonne application est assurée par le National Executive Committee (NEC). Les députés peuvent initier une procédure chaque année avant la conférence annuelle du parti qui se tient au début de l’automne. Tout MP qui souhaite la lancer contre un leader en place doit obtenir le soutien de 20 % d’élus aux Communes, soit 81 dans sa configuration actuelle. En apparence, ce seuil semble atteignable, puisque près d’une centaine de MPs ont appelé Keir Starmer à la démission. Pourtant, ce chiffre n’implique pas forcément qu’ils soutiennent tous un seul et même candidat à la succession. Wes Streeting l’a d’ailleurs bien compris. Dans sa lettre de démission du poste de ministre de la Santé, fort longue, il ne prétend pas s’engager dans un affrontement immédiat avec Keir Starmer, tout simplement parce qu’il n’est pas parvenu à réunir les 81 noms à cet instant. De son côté, le Premier ministre a obtenu la mobilisation explicite de 159 MPs, tandis que 110 backbenchers s’opposent au processus de changement de chef. 147 n’ont pas pris position après le 7 mai. Quoi qu’il en soit, en cas de challenge, le sortant sera automatiquement candidat à sa propre succession[4].

L’exposé de ces premières conditions permet de comprendre que, pour pouvoir se lancer dans la course à la direction du parti, il faut être membre de la Chambre des Communes. Plusieurs personnalités ont laissé entendre, toutefois, que cette obligation n’était pas impérative et pouvait être interprétée de façon souple. La question est d’importance, car le principal concurrent de Keir Starmer, Andy Burnham, n’est pas député. Selon une approche minoritaire, il lui suffirait d’être parlementaire (nommé lord, il pourrait être Premier ministre) ou d’être désigné leader du parti (et donc Premier ministre) dans l’attente d’une éventuelle victoire lors d’une élection partielle aux Communes. Ces démonstrations, en partie soutenues par quelques juristes, s’appuient sur trois arguments principaux : l’absence de règle juridique claire qui impose que le chef du Gouvernement soit MP, des précédents historiques qui confirment que des membres du Cabinet peuvent être nommés avant de prendre un siège au Parlement, et que d’autres régimes parlementaires rattachés au système de Westminster acceptent des exceptions à la convention constitutionnelle. Mark Elliott ne partage cette position. Les statuts des partis, quand bien même ils ne seraient pas complètement comminatoires sur ce point, confirment que le chef du parti, destiné à devenir Premier ministre, doit être élu démocratiquement au niveau national. Il en va du principe de légitimité démocratique que doivent garantir les usages et les pratiques. Les conventions de la Constitution, si elles ne sont pas du « droit dur » invocable devant une juridiction, n’en demeurent pas moins impératives, même si elles connaissent quelques exceptions. Les éléments de souplesse opposés à l’analyse de Mark Elliot ne convainquent pas, car ils s’appuient sur des précédents qui ne correspondent pas exactement à la situation présente (soit parce qu’ils ne concernent pas un chef de parti désigné largement par ses membres, et élu confortablement lors d’une élection qui s’est tenue depuis moins de deux ans ; soit parce qu’ils concernent d’autres États qui peuvent s’écarter de la pratique britannique).

En l’espèce, les faits donnent raison à ceux qui soutiennent l’application pleine et entière de la convention dont nous faisons partie. Andy Burnham n’a pas prétendu défier Keir Starmer avant de se présenter à une élection partielle. La démission du député de Makerfield à son profit doit lui permettre de faire son retour à Westminster et de proposer une alternative à Keir Starmer avant la convention du parti. Cette configuration avait été envisagée il y a quelques mois, à l’occasion de l’élection partielle de la circonscription de Gordon and Denton. Mais, outre le fait que le NEC a jugé que le parti tirerait plus avantage du maintien d’Andy Burnham à la tête du Grand Manchester[5], elle s’était soldée par une victoire écologiste et, déjà, une défaite cinglante de la candidate travailliste. C’est justement ce danger qui guette Andy Burnham en juin. Bien qu’il soit fort populaire à Manchester et sa périphérie, la circonscription couvre également des territoires qui ont voté pour Reform UK en position de force dans le nord de l’Angleterre de façon générale.

L’issue de ce scrutin à haut risque pour Andy Burnham ne garantit pas forcément un triomphe par la suite face à Keir Starmer. Il faut remonter à 2007 pour retrouver l’organisation d’une élection d’un nouveau leader alors que le parti était au pouvoir. Toutefois, il n’y avait aucun suspens à l’époque. Il était convenu que Gordon Brown, alors chancelier de l’Échiquier, devait succéder à Tony Blair, démissionnaire[6]. En 1976, la défection surprise d’Harold Wison avait également provoqué des élections internes favorables à James Callaghan. Depuis que le parti travailliste est en position d’exercer le pouvoir, c’est donc la première fois qu’un Premier ministre issu de ses rangs est mis en cause en interne.

En revanche, l’histoire politique et constitutionnelle très récente a donné de nombreux exemples de chefs de gouvernement poussés vers la sortie par leur propre troupe : Margaret Thatcher en 1990 (à la suite d’un complot interne mémorable[7]), Theresa May en 2019 (empêtrée dans les débats sans fin sur l’accord de retrait de son pays de l’UE), Boris Johnson en 2022 (victime du Party Gate et de ses mensonges à la Chambre), ou Liz Truss la même année (après avoir fait paniquer les marchés en pleine crise économique).

L’expérience pas si lointaine de conservateurs incapables de trouver un chef sérieux et en mesure de surmonter les divisions du parti hante nombre de travaillistes, à juste titre.

III. Analyse critique

La perspective d’une élection partielle à portée nationale et d’une éventuelle procédure d’éviction de Keir Starmer est préoccupante. L’échec des travaillistes aux élections locales est indéniable, mais la réponse qui doit y être apportée implique de la prudence. La succession de Take-over Prime ministers qui vient d’être évoquée pour le cas pas si ancien des conservateurs ne renforce que rarement le parti au pouvoir. Les motifs qui animent les luttes internes révèlent souvent des divisions profondes ou des querelles de personnes. Le Labour doit, quant à lui, faire face aux erreurs et aux résultats jugés insuffisants de Keir Starmer. Mais changer les têtes est-il de nature à radicalement modifier l’état d’esprit des électeurs ? Un nouveau Premier ministre est-il en mesure de faire mieux que l’actuel ? La crise énergétique liée aux conflits en Ukraine et au Proche-Orient continuera de diffuser son poison sur toute l’économie mondiale au moins jusqu’à la fin de l’année 2026. Le successeur de Keir Starmer, si successeur il y a, n’obtiendra certainement pas des succès retentissants.

De son côté, Keir Starmer peut s’enorgueillir de quelques chiffres encourageants sur des sujets essentiels pour les électeurs britanniques : le PIB a crû de 0,3 % au mois de mars, l’inflation a baissé de 2,8 % en avril (notamment grâce aux mesures de plafonnement des prix de l’énergie), et le taux d’immigration net a baissé de près de 50 % en un an.

Peut-être que le gouvernement actuel mérite encore sa chance. Le réflexe du « dégagisme » n’est pas une solution, de même que rouvrir des sujets clivants qui impliquerait un vaste débat national (en particulier celui du Brexit sur lequel Wes Streeting souhaite revenir). Comme la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, l’a souligné, ce n’est sûrement pas le moment de mettre l’économie britannique un peu plus en danger en provoquant une crise politique aux résultats très aléatoires pour le Labour. La période d’incertitude qui s’ouvre jusqu’à la tenue de l’élection partielle à Makerfield affaiblit d’ores et déjà la position britannique sur les marchés. Le taux d’emprunt du Royaume-Uni sur les marchés a augmenté et la livre a chuté à peine Andy Burnham annonçait-il sa candidature.

La réaction d’une partie des travaillistes est donc des plus risquées. Malgré l’importance du scrutin de 2026, il reste local avec une participation, certes en hausse, mais peu élevée. Le temps est encore long d’ici 2029. Les retournements de conjoncture sont possibles et l’exercice du pouvoir par Reform UK dans les conseils locaux peut faire des déçus. Si les élections de mai constituent bien un test « grandeur nature » pour le Labour, il serait imprudent d’en faire une projection infaillible à longue échéance. Tirer des conclusions nationales de scrutins qui se jouent à d’autres échelons peut être plus hasardeux que de faire preuve de résilience et de patience, à la condition que Keir Starmer affiche une politique plus volontariste en matière sociale. C’est la condition sine qua non pour espérer reconquérir les bastions du nord de l’Angleterre (somme toute assez volatiles depuis les élections de 2019) et du pays de Galles. Le Premier ministre doit aussi se convaincre que suivre l’agenda de Reform UK n’est pas profitable électoralement. Nous l’avons souligné dans de nombreux éditoriaux ou tribunes : aucun parti modéré n’a tiré avantage d’une « course à l’échalote » avec l’extrême droite. À l’inverse, le gouvernement travailliste doit mieux communiquer sur des perspectives parfois encourageantes (retour du Royaume-Uni dans le concert mondial, rapprochement avec l’UE, réforme du NHS, résultats économiques plus honorables que prévu, maîtrise de l’immigration) et adopter des lignes de force qui devront être des propositions alternatives, radicalement différentes de celles avancées par Reform UK.

Retrouvez l’analyse de l’Observatoire du Brexit à propos de ces élections et des événements qui ont suivi (notamment la bataille au sein du parti travailliste et les manifestations de l’extrême droit à Londres le 16 mai ici :

Émission Tout Un Monde, avec Éric-Guevara-Frey, RTS,  “L’âme brisée de la gauche britannique” : https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/l-ame-brisee-de-la-gauche-britannique-avec-aurelien-antoine-29236043.html?id=29236036

RFI, Invité international : «Une mobilisation qui s’inscrit dans la montée de l’extrême-droite au Royaume-Uni», analyse le chercheur Aurélien Antoine” : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20260516-une-mobilisation-qui-s-inscrit-dans-la-mont%C3%A9e-de-l-extr%C3%AAme-droite-au-royaume-uni-analyse-le-chercheur-aur%C3%A9lien-antoine

Article de Public Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/international/demissions-de-ministres-au-royaume-uni-keir-starmer-peut-il-encore-tenir-longtemps

Voir aussi l’article de RFI du 9 mai 2025 : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260509-elections-locales-grande-bretagne-pays-de-galles-et-ecosse-les-nationalistes-ont-le-vent-en-poupe


[1] Nous renvoyons, sur ce point d’une certaine complexité, à nos précédents billets sur des élections passées et à notre ouvrage de Droit constitutionnel britannique qui en fait une présentation exhaustive.

[2] Notons que deux élections partielles pour deux conseils étaient également organisées au pays de Galles.

[3] À l’heure où nous écrivons, les résultats manquent de précision : The Guardian, The Telegraph et SkyNews donnent des résultats similaires, contrairement à la BBC. Nous donnons les chiffres accessibles de The Guardian et de la BBC.

[4] Sur les conditions précises du déroulement du scrutin, voir N. Johnston, Leadership elections : Labour Party, House of Commons Library, 31 octobre 2025, n° 3839, 58 p.

[5] Du moins, c’était l’un des arguments officiels. En cas de succès, Andy Burnham devra démissionner de son poste de maire, sans garantie de succès à l’élection partielle.

[6] Un pacte avait même été conclu entre les deux hommes. Tony Blair est, cependant, resté plus longtemps au pouvoir, ce qui a considérablement tendu les relations avec Gordon Brown. V. G. Radice, Trio. Inside the Blair, Brown, Mandelson Project, ‎ I B Tauris & Co Ltd, 2010, 268 p. ; A. Rawnsley, The End of the Party. The Rise and Fall of New Labour, Penguin, 2010, 912 p.

[7] R. Brazier, « The Downfall of Margaret Thatcher », The Modern Law Review, 1991, vol. 54/4, p. 471.

Billet d’humeur : L’obsession abusive pour l’immigration au Royaume-Uni

Par Aurélien Antoine

Il y a bientôt dix ans, la majorité des électeurs du Royaume-Uni décidait de sortir de l’Union européenne après une campagne dans laquelle l’immigration occupait une place notable. Depuis 2019, si la pression migratoire venue des États de l’UE a bien diminué, elle a globalement cru pour atteindre des niveaux historiques depuis le début de la décennie (avec un pic durant l’année 2024 à 1,2 million de personnes arrivant au Royaume-Uni). En parallèle, le phénomène des embarcations de fortune traversant la Manche pour rejoindre les côtes anglaises a explosé avec, à la clef, de véritables tragédies humaines. Près de 200 000 migrants ont emprunté cette voie périlleuse entre 2018 et octobre 2025. L’année 2025, bien qu’elle ne conduira pas à battre le triste record de 2024, devrait en tutoyer les sommets. La lecture de ces chiffres semble donner raison à Nigel Farage et son parti, Reform UK, qui évoquent une déferlante menaçant l’ordre public et la nation tout entière. Ils capitalisent à nouveau sur le rejet de l’autre venu de l’étranger pour devancer assez largement les autres partis dans les intentions de vote.

Au Royaume-Uni, l’appréciation de l’immigration est cependant biaisée. L’obsession politique et médiatique pour ce sujet, certes rentable auprès d’électeurs avides de trouver des responsables expiatoires à leur sentiment décliniste, ne reflète pas complètement la réalité, et ce, à deux égards.

Les chiffres du Parlement britannique, de l’Office national des statistiques et de l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford indiquent, en premier lieu, que la forte hausse du début de la décennie est d’abord due à l’appel d’air créé par les dispositifs d’accueil des Ukrainiens et des habitants de Hong Kong. En outre, la part des demandeurs d’asile dans le nombre total d’immigrants par an (qui est la plus stigmatisée par les formations d’extrême droite) est limitée. 108000 personnes ont sollicité l’asile en 2024. Bien qu’en progression, elles ne représentent que 13 % de l’immigration outre-Manche en 2024. À cette donnée doit être ajoutée, en dernier lieu, celle des arrivées par small boats qui devrait avoisiner les 50000 en 2025, soit environ 5 % d’une immigration avant tout motivée par l’emploi et les études, bien avant le regroupement familial.

À ces éléments objectifs se greffent ceux d’une opinion publique britannique moins obsédée par l’immigration que le landernau politique et médiatique le laisse penser. Certes, plusieurs analyses suggèrent que les Britanniques ont fait de l’immigration leur principal souci. Il y a encore quelques années, les sondages à l’échelle nationale réalisés par YouGov montraient que, fin 2020, seuls les 18 % des personnes interrogées considéraient que l’immigration était le défi le plus important que devait surmonter le Royaume-Uni. Cinq ans plus tard, ce chiffre passe à 54 %. Cette augmentation tient à ce que Best for Britain caractérise dans un récent rapport comme une « panique » savamment entretenue par Reform UK. Elle est avant tout l’œuvre de médias ou de réseaux sociaux qui ont un intérêt à exploiter des faits divers dramatiques. En août 2024, les émeutes d’extrême droite qui ont succédé au meurtre de trois adolescentes sont nées de fausses rumeurs sur les réseaux sociaux. Un peu plus d’un an plus tard, Londres connaissait la plus grande manifestation nationaliste et xénophobe de son histoire en réunissant environ 110000 personnes. L’une des figures qui appelèrent à cette réunion massive était un militant néo-fasciste, Tommy Robinson. Le succès de son action faisait suite à la condamnation d’un migrant pour avoir agressé sexuellement une jeune fille de 14 ans à Epping. Que ce soit en 2024 ou en 2025, des faits en réalité isolés et parfois manipulés au regard du nombre de personnes concernées sont montés en épingles sur des plateformes comme X, dont le dirigeant, Elon Musk, soutient Tony Robinson après avoir, un temps, envisagé de financer les campagnes de Reform UK.

Malgré ces événements, l’enquête de Best for Britain révèle que, si l’immigration caracole en tête des inquiétudes des citoyens britanniques, elle ne l’est qu’au niveau national. Lorsque la question du principal sujet de préoccupation est posée à l’échelle locale, l’immigration n’arrive qu’en sixième place, après l’état du système de santé, le coût de la vie, la délinquance, le logement et l’économie. L’une des conclusions à tirer de ce contraste tient à ce que, au quotidien, l’immigration est secondaire. Dès lors, si la problématique ne saurait être ignorée, elle occupe un espace disproportionné dans le débat politique britannique par rapport à d’autres thématiques aussi essentielles que la pauvreté, la santé publique ou le réchauffement climatique dont il a été révélé récemment qu’il pourrait causer dès 2070 la mort de 30 000 personnes par an outre-Manche.

Il faut enfin souligner que l’augmentation de quelques chiffres relatifs aux mouvements migratoires au Royaume-Uni ne procède évidemment pas, pour l’essentiel, des contraintes posées par le droit. La Convention de Genève sur le statut des réfugiés et la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales sont parfois jugées à tort responsables d’un accès trop aisé à l’asile. À l’inverse, le droit ne saurait apporter de solution miracle. L’accord franco-britannique sur le retour des migrants (disponible ici) entré en vigueur durant l’été 2025 n’a presque aucun impact sur les flux des demandeurs d’asile. Deux variables sont, en réalité, plus déterminantes. La première est que la progression constatée est due à un contexte de conflits internationaux sur lequel les dirigeants politiques britanniques n’exercent que peu d’influence. La seconde est une conséquence du Brexit. Impliquant la sortie du système de prise en charge des demandeurs d’asile, le Royaume-Uni, qui est rarement leur point d’entrée, n’a plus la possibilité de les renvoyer vers le pays par lequel ils ont accédé au continent. La politisation démesurée de la question migratoire dissimule la fatalité de la situation géopolitique et des mauvais choix. Elle évite surtout d’apporter des solutions courageuses et de long terme à ce qui est à l’origine des fractures de la société britannique.

So What ? n° 40

Par Lucien Carrier, docteur en droit, postdoctorant de la Chaire de Droit public et politique comparés

Retour de la lettre d’information de l’Observatoire, So What ? La plume est reprise par Lucien Carrier, nouveau postdoctorant de la Chaire de Droit public et politique comparés. Une éditorial particulièrement riche, à l’image de l’actualité britannique depuis la fin de l’été et ce début d’automne.

Lucien Carrier est docteur en droit public, diplômé de l’Université de Bordeaux et de McGill University. Ses travaux, situés au croisement du droit comparé, de la théorie constitutionnelle et de l’anthropologie du droit, interrogent la manière dont les traditions juridiques façonnent la pensée de l’État, de la souveraineté et du territoire. Sa thèse, Nommer le Royaume-Uni, explore la classification des formes politiques à travers les regards croisés des traditions britannique, française et canadienne. Il enseigne le droit public et le droit comparé en français et en anglais.

 

SO-WHAT-40

So What ? n° 38

Par Camille Bordère, docteure en droit, postdoctorante de la Chaire de Droit public et politique comparés

À la une de la lettre d’information de l’Observatoire de mai 2025, le renouveau des relations Royaume-Uni/Union européenne, l’accord obtenu par le gouvernement de Keir Starmer avec les États-Unis et la situation plus contrastée de sa politique intérieure.

So What n° 38

Les élections locales du 1er mai 2025 annoncent-elles la disparition du parti conservateur ?

Par Aurélien Antoine

Passés relativement inaperçus en dehors des frontières britanniques, les scrutins locaux et l’élection partielle aux Communes du 1er mai 2025 sont riches d’enseignements.

Pour mémoire, les élections locales de 2024 avaient à la fois annoncé la débâcle des conservateurs au scrutin général du mois de juillet suivant, la situation précaire du parti travailliste malgré l’obtention de nombreux sièges de conseillers, et la montée en puissance de Reform UK. Un an plus tard, des conclusions similaires s’imposent : les conservateurs poursuivent leur déliquescence, le Labour n’inspire pas confiance et connaît un reflux. Quant à Reform UK, ilrécolte une victoire inédite dans l’histoire politique du pays.

Ce constat nécessite d’être éclairé par la présentation exhaustive des résultats avant d’en tirer des leçons qui, sans être surexploitées, s’inscrivent dans un mouvement de fond qui pourrait effacer encore un peu plus la droite modérée du paysage politique britannique.

I. Présentation des résultats

Les élections du 1er mai concernaient 1600 sièges de conseillers pour 23 autorités locales anglaises. Six élections de maire se sont également tenues. Une élection législative partielle s’est enfin déroulée dans la circonscription de Runcorn et Helsby.

  1. Conseils locaux

Sur les 1600 sièges renouvelés, le parti de Nigel Farage, Reform UK, réalise une performance majeure. Avec 648 élus en plus (pour un total de 677), il devance toutes les autres formations politiques. Le gain en pourcentage du nombre de voix est assez vertigineux si on procède à une projection à l’échelle nationale : la formation d’extrême droite concentre 30 % des suffrages. Les libéraux-démocrates réalisent également un score honorable en décrochant 370 sièges (146 élus supplémentaires), mais stagnent en proportion du vote par rapport aux élections de 2024.

Tous les autres partis cède du terrain, soit en sièges, soit en pourcentage des suffrages projetés nationalement. Le parti travailliste au pouvoir et sans résultat probant depuis moins d’un an dans un contexte de crise économique et internationale n’espérait pas tirer profit de cet épisode électoral. Il perd près de 200 sièges et ne mobilise que 20 % de l’électorat en projection nationale. Les Verts, bien qu’enregistrant un gain de 41 sièges, reculent de 2 points en projection de proportion de voix. Ce sont toutefois les conservateurs qui subissent une déconvenue mémorable qui succède aux résultats historiquement catastrophiques de 2024, aussi bien localement en avril, que nationalement en juillet. En abandonnant 635 sièges (une perte de 674 élus depuis 2021) et ne représentant que 15 % de l’électorat en projection nationale, la formation dirigée par Kemi Badenoch se retrouve dans une situation préoccupante.

En nombre de conseils locaux d’Angleterre, le parti travailliste en domine toujours une large majorité (107 contre 108 en 2024). Les tories n’en disposent plus que de 33 alors qu’ils en avaient 140 en 2021. Les libéraux-démocrates continuent une progression initiée en 2018. Ils ne détenaient aucune assemblée locale en 2017 et en contrôlent maintenant 40 (trois de plus en 2025). Reform UK a concrétisé son succès en s’arrogeant la maîtrise de 10 conseils. Pour 10 autorités locales, aucun parti ne jouit d’une majorité.

Le recul des conservateurs est particulièrement net dans le Kent au sud et le Staffordshire dans le centre. Les travaillistes essuient des défaites cuisantes dans les comtés de Durham et Doncaster ou du Lancashire au nord de l’Angleterre.

La projection de ces élections à l’échelle nationale par la BBC montre que Nigel Farage a, non seulement confirmé ce que les sondages indiquaient depuis plusieurs mois, mais en a même dépassé les prédictions les plus optimistes.

  • Élection des maires

Pour les territoires qui étaient appelés à désigner un maire, les travaillistes connaissent une déconvenue en perdant l’autorité conjointe de Cambridge and Peterbrough au profit du parti conservateur. Le Labour conserve toutefois trois postes de maire, ce qui est satisfaisant au regard du contexte.Pour les deux nouvelles autorités conjointes (Greater Lincolnshire et Hull and East Yorkshire), Reform UK l’emporte. Le profil des deux maires élus est intéressant. Pour le Greater Lincolnshire, c’est Andrea Jenkins qui a triomphé de ses adversaires. Elle était députée du parti conservateur de 2015 à 2024 et avait assumé des fonctions gouvernementales de second rang sous Liz Truss. La personnalité du vainqueur du scrutin dans le Yorkshire est diamétralement opposée à celle d’Andrea Jenkins. Luke Campbell, champion de boxe lors des Jeux olympiques de Londres en 2012, est un novice en politique. Il se présentait pour la première fois à une élection.

  • Élection partielle au Parlement

L’événement dramatique de la journée du 1er mai fut l’issue de l’élection partielle de Runcorn and Helsby. Le contexte de ce scrutin n’était pas favorable au parti travailliste qui tenait la circonscription. Hormis l’impopularité actuelle du Labour, la candidate Karen Shore devait faire oublier la démission de son prédécesseur (Mike Amesbury) qui s’était rendu coupable de coups et blessures. Après une demande de recomptage épique sollicitée par le Labour, la candidate de Reform UK, Sarah Pochin, l’a emporté de six voix, un écart minimal dans l’histoire électorale du Royaume-Uni. Le parti travailliste a perdu une circonscription qu’il détenait depuis plus de 50 ans.

Reform UK retrouve donc le nombre de MPs qu’il avait obtenu lors des élections générales du 4 juillet 2024 (5 ; Rupert Lowe avait fait défection en mars 2025 après avoir proféré des menaces à l’encontre de Zia Yusuf, l’un des caciques de Reform UK).

II. Prudence dans l’analyse

Comme nous le soulignions dans nos analyses des élections locales précédentes, il faut conserver une relative prudence quant aux conclusions à tirer des résultats.

En premier lieu, le scrutin reste local, concentré sur l’Angleterre, portant sur des territoires plutôt à droite, et moins mobilisateur que les élections nationales. Peu de conseils étaient concernés par rapport à d’autres échéances électorales locales. Les projections nationales de la BBC, aussi intéressantes soient-elles, doivent donc être appréciées avec distance.

En deuxième lieu, et en ce qui concerne le parti travailliste, l’issue de la journée du 1er mai ne faisait guère de doute alors que, au niveau national, il ne parvient toujours pas à emporter la conviction des électeurs. Il convient de rappeler ici que le Labour, malgré sa victoire aux élections générales de 2024, avait connu un recul en nombre de voix exprimées en sa faveur par rapport aux législatives de 2019, année de défaite. Les deux mauvaises surprises sont finalement la perte de la circonscription de Runcorn and Helsby et un recul net dans le nord de l’Angleterre.

En troisième lieu, ce type de scrutin, tout comme les élections européennes en leur temps, est favorable aux tiers partis. Le score des libéraux-démocrates et des Verts, au-delà de Reform UK, le prouve. Le plus inédit est que, pour la première fois depuis la grande réforme de 1972 par le Local Government Act, ni les travaillistes ni les conservateurs ne figurent dans les deux premiers partis ayant enregistré les plus forts gains en sièges.

En quatrième lieu, la compilation des sondages nationaux réalisée par le site Politico confirme le coude-à-coude entre les formations travaillistes, conservatrices et d’extrême droite (respectivement 24 %, 20 % et 27 %). Aucune conclusion claire en faveur de Reform UK ne peut être tirée pour le prochain scrutin législatif. À cela s’ajoute le fait, non négligeable, que Nigel Farage est peu apprécié, même s’il l’est plus que Keir Starmer. La forte personnalisation des élections générales pourrait donc le desservir, de même que la proximité longtemps assumée vis-à-vis de l’administration américaine qui fait l’objet d’un profond rejet par les Britanniques. Pour conclure sur la personne de Nigel Farage, il faut souligner qu’elle est à la fois l’atout de Reform UK et son handicap. Charismatique et dotée d’un certain sens politique, elle empêche l’émergence de successeurs. L’assimilation presque complète d’un parti à un individu limite sa durabilité et son efficacité – le leader ne pouvant pas se démultiplier pour mener campagne. L’histoire du UKIP, celle du Brexit party, les débuts tumultueux de Reform UK et l’exclusion récente de Rupert Lowe sont autant de signes que les mouvements de Nigel Farage sont entièrement dépendants de ses décisions parfois peu avisées, voire de ses caprices.

En cinquième lieu, ce n’est pas la première fois que l’une des formations politiques dirigée par Nigel Farage réalise une performance électorale de haut niveau. En dehors du référendum sur le Brexit, il avait déjà atteint un score honorable en 2015 et 2016 aux élections locales et avait caracolé en tête aux élections européennes en 2019 et en 2014 (avec une deuxième place en 2009). En pourcentage des voix, les 30 % avaient étaient dépassé en 2019. Ces victoires ne se sont pas traduites par un équivalent lors des élections générales qui suivirent, que ce soit en 2015, en 2017 ou en 2019.

Cependant, les scores de Reform UK pour ces élections locales sont inédits et succèdent à des résultats tout aussi historiques le 1er juillet 2024 au Parlement. S’il faut demeurer prudent dans l’interprétation des chiffres de ce printemps, il n’est pas exagéré d’affirmer que la droite modérée s’éclipse dangereusement outre-Manche.

III. Poursuite de l’effacement de la droite modérée

Les préventions prises et les éléments de relativisation du succès de Reform UK ne sauraient conduire à nier l’évidence : le parti dirigé par Nigel Farage monte en puissance dans un scrutin qui lui a été longtemps défavorable. Ce constat inspire plusieurs réflexions.

En s’ancrant localement après avoir franchi un premier plafond de verre avec cinq MPs en 2024, Reform UK dispose d’une base structurante qui lui manquait. S’il y a encore du chemin à faire pour que la formation d’extrême droite soit réellement professionnalisée, comme les grandes formations politiques du pays, les progrès sont indéniables. La défection d’élus et de militants conservateurs vers Reform UK est de nature à accélérer cette évolution, en particulier par des ambitions électorales qui dépassent l’Angleterre. L’émergence de Reform UK en Écosse en est un signe au détriment des tories, mais aussi, et surtout, des travaillistes qui sont, par ailleurs, de plus en plus contestés au pays de Galles. L’état des rapports de force dans ces deux nations devra être scruté avec attention, notamment lors des élections de 2026 aux Parlements écossais et gallois.

Les sursauts électoraux de Reform UK se sont systématiquement, ou presque, traduits par une réaction politique des autres partis pour en contrecarrer les effets. En 2014-2015, la menace UKIP fut l’un des facteurs déterminants de la tactique de David Cameron de soumettre l’adhésion à l’UE à un référendum avec le résultat que l’on sait. En 2016 et en 2024, le maintien du UKIP à des niveaux non négligeables à l’occasion de plusieurs scrutins a eu pour conséquence une radicalisation du parti tory. En 2024, les bons scores de Reform UK ont accentué la défaite du parti conservateur au bénéfice du Labour, emportant la désignation d’une leader tory très à droite (Kemi Badenoch) et une déperdition d’élus et de militants. Finalement, depuis 2014, le parti conservateur est devenu électoralement dépendant de l’extrême droite. Contraint à une véritable course à l’échalote avec le UKIP, puis avec Reform UK, il subit le même sort que les partis de droite modérée en Europe : la radicalisation d’une partie de ses cadres et de l’essentiel de son programme. Cette tactique, si elle a pendant un temps permis de gagner les élections, finit par jouer contre le parti lui-même. Sur le long terme, il n’y a pas de génie politique copieur des idées d’une autre formation politique. L’original l’emportera toujours. Tel fut le cas du Rassemblement national en France par rapport aux Républicains.

L’avenir du parti conservateur est plus qu’incertain. L’hypothèse de son éclipse au profit de Reform UK devient plus sérieuse, non seulement au regard des exemples étrangers, mais surtout en raison du fait que la vie politique britannique s’est structurée en partie depuis plus de dix ans autour des thématiques de l’extrême droite (Brexit et immigration, notamment). Le fait que le mouvement de Nigel Farage enregistre des victoires électorales conséquentes devient une constante dangereuse pour la démocratie libérale britannique. Il n’est pas encore possible de parler de succès structurel de Reform UK en seulement quelques mois et à l’aune des seuls résultats d’un scrutin local, mais sa progression fulgurante et durable dans les sondages le fait basculer dans une autre dimension.

Pour les conservateurs, il est sans doute temps de réfléchir à un projet innovant capable de se démarquer de l’héritage thatchérien et de la démagogie d’extrême droite. C’est un vaste chantier qui, nous semble-t-il, nécessite une ou un dirigeant d’envergure, ce que n’est pas Kemi Badenoch. Cependant, une autre option pourrait triompher : l’alliance plus ou moins assumée entre le parti tory et Reform UK (qui a pu être implicite lors des élections générales de 2015 et 2019, quand les conservateurs ont repris des idées de Nigel Farage).

Du côté du Labour, les sondages sont inquiétants, mais les marges de manœuvre et les perspectives pourraient s’avérer moins catastrophiques que pour les tories. Il apparaît que les électeurs a priori favorables au parti de gauche ne se sont pas mobilisés pour ces élections locales qui ont d’abord concernées des territoires conservateurs. Le sort de Keir Starmer lors des futures élections dépendra largement de ses résultats économiques et de sa capacité à soutenir les régions les plus défavorisées du nord de l’Angleterre. Il faut alors espérer que les réformes lancées aient un effet et que l’adoption à venir de l’Employment Rights Bill (qui vise à améliorer les droits des salariés)permettra aux travaillistes d’engranger des gains de popularité du côté des classes moyennes. Sous un angle plus politique, le parti travailliste jouit d’un avantage par rapport aux tories : l’absence d’extrême gauche susceptible de lui nuire. En outre, la bonne santé électorale des libéraux-démocrates (et des Verts dans une moindre mesure) pourrait contribuer, en cas de Parlement sans majorité lors des élections générales prévues au plus tard en 2029), à la constitution de coalitions modérées.

L’éclatement de la vie politique britannique (souhaité par une bonne part des électeurs) se poursuit donc en parallèle d’un tripartisme autour, soit des libéraux-démocrates, des nationalistes écossais, ou, demain, des démagogues d’extrême droite. Mais il se pourrait que les prochains scrutins, à l’image de celui de 2025, provoquent un rééquilibrage des rapports de force entre les travaillistes, les conservateurs, Reform UK, le SNP et libéraux-démocrates. À s’en tenir aux élections du 1er mai 2025 et aux sondages depuis l’automne 2024, l’hypothèse la plus probable ces derniers mois serait, à terme, le retour d’un Parlement sans majorité. À l’échelon local, ce phénomène est déjà bien amorcé, tandis que le nombre de conseillers indépendants augmente et que les conseils sans majorité sont désormais une constante. Reform UK n’est pas encore aux portes du pouvoir, mais il vampirise le parti conservateur et s’arroge des pans entiers du mur rouge du nord de l’Angleterre que les travaillistes avaient reconquis il y a moins d’un an. Si la survie du plus vieux parti britannique est en cause, le Labour porte de son côté l’éventuelle responsabilité de futurs triomphes de l’extrême droite si sa politique au gouvernement ne tient pas plus compte des citoyens les plus exposés à la crise. Après l’illusion du Levelling-up conservateur, ils ne pardonneront pas à l’autre grand parti britannique de les avoir trompés.

Émeutes au Royaume-Uni : un air irlandais ?

Par Marie-Claire Considère-Charon, Professeure émérite des Universités en civilisation britannique.

Les émeutes qui ont secoué l’Irlande en novembre 2023, puis le Royaume-Uni en août 2024, ont soulevé de nombreuses questions quant à l’intensité de la violence et son caractère inédit. Notre analyse vise à faire ressortir les mécanismes du déclenchement de la violence urbaine en se fondant sur une approche comparée des émeutes à Dublin et de celles qui se sont propagées en Angleterre et en Irlande du Nord huit mois plus tard.

Si chaque cas d’étude est spécifique et associé au contexte politique, économique et sociétal de la région, on observe plusieurs similitudes d’un pays à l’autre, quant au rôle de certains réseaux sociaux, à la spirale de la violence, au profil et aux motivations des émeutiers, et au climat social des régions concernées.

À l’origine, un fait divers particulièrement violent

En Irlande, comme au Royaume-Uni, tout est parti d’un fait divers particulièrement cruel et choquant : l’agression grave, voire mortelle dans le cas des émeutes en Angleterre, de jeunes enfants.

Le 23 novembre 2023, les violences qui ont éclaté au centre de Dublin faisaient suite à une agression à l’arme blanche de trois jeunes enfants devant une école élémentaire de Parnell square dans le quartier nord de Dublin. Elle a donné lieu à de nombreux incidents de vandalisme, d’exactions et de dégradations dans le centre-ville, ainsi qu’à des affrontements avec les Gardaí (la police irlandaise).

Huit mois plus tard en Angleterre, le 3 août 2024, c’est dans des circonstances similaires que les émeutes se sont sont répandues à travers l’Angleterre après le meurtre terrifiant par un adolescent de 17 ans de trois fillettes dans la petite station balnéaire de Southport.

Ces deux agressions gravissimes ont suscité l’indignation, la colère, voire la rage, à l’encontre de leurs auteurs présumés, et la vive émotion a été très vite perçue dans certaines couches de la population comme l’occasion, voire l’urgence, de s’exprimer à l’encontre des autorités jugées incapables d’assurer la sécurité des citoyens.

Le premier temps émotionnel a été immédiatement suivi d’un deuxième temps, que l’on peut définir comme insurrectionnel, alimenté par les fausses rumeurs, quant à l’identité des auteurs, relayées par plusieurs réseaux sociaux qui ont incité un grand nombre de personnes à descendre dans la rue pour donner libre cours à leur colère.

Les émeutes se caractérisent toujours par des exactions à l’encontre des bâtiments publics ou privés et de violentes confrontations avec la police. Ce fut le cas en Angleterre comme à Dublin où la haine à l’encontre des minorités (et particulièrement la minorité musulmane) a provoqué des actes de vandalisme, d’incendie criminel et de pillage ainsi qu’à des affrontements avec la police.

On assiste généralement à une surenchère dans l’intensité de la violence et des dégradations, qui peuvent se prolonger voire s’enraciner au point de ne sembler pouvoir s’arrêter, malgré les initiatives prises par les autorités.

Si la police irlandaise (Garda) est parvenue à disperser les manifestants à 22 heures, le soir même de l’émeute, le déferlement de violence en Angleterre s’est propagé dans une vingtaine de villes et n’a trouvé son terme qu’à l’issue d’une phase de décélération de près d’une semaine.

Le rôle déterminant des réseaux sociaux

Dans la demi-heure qui avait suivi l’agression à Dublin, des messages spéculant sur l’état des victimes et la nationalité du suspect présumé avaient commencé à circuler sur X, Signal, et Telegram[1] – très utilisé par des militants d’extrême droite -. Leur but était d’attiser le ressentiment et la haine contre les étrangers et particulièrement les musulmans. Des agitateurs d’extrême droite, partant de l’idée que l’attaque portait les marques du terrorisme islamiste, ont déclenché une véritable frénésie sur les médias sociaux et exhorté, via Telegram, leurs partisans à manifester en fin d’après-midi, en rejoignant le rassemblement qui se formait autour du Spire dans l’artère principale de O’Connell street.

Cet été 2024, après le meurtre des trois fillettes à Southport, des affirmations mensongères ont été diffusées sur X ainsi que sur le pseudo site d’information dénommé Chanel3 now[2], qui portaient sur l’identité de l’agresseur et son appartenance ethnique[3]. L’information, selon laquelle le meurtrier, âgé de 17 ans était un demandeur d’asile musulman du nom de Ali Al-Shakati, qui avait gagné l’Angleterre à bord d’une petite embarcation un an avant l’agression, a circulé abondamment sur ces media.

Ces informations mensongères ont été aussitôt reprises et amplifiées par des figures de l’extrême droite britannique, telles que Tommy Robinson (Stephen Christopher Yaxley-Lennon de son vrai nom), fondateur de l’English Defence League (EDL) et le riche homme d’affaires Andrew Tate, selon qui l’agresseur était un migrant clandestin.

Pour Julia Ebner[4], ce sont les influenceurs des réseaux sociaux qui mettent en place et organisent les émeutes, en colportant de fausses informations. Selon la chercheuse qui s’exprimait sur le sujet en 2023, « les extrémistes amènent de plus en plus leurs adeptes sur des plates-formes de technologie alternative, qui servent ensuite à la radicalisation, car elles hébergent des contenus extrêmes tout en étant totalement coupées de l’information extérieure.[5] »

Après que la police de Merseyside a confirmé que le jeune homme qu’elle a interpellé était né à Cardiff de parents rwandais catholiques, et qu’il ne semble pas avoir de liens connus avec l’islam, le leader du Reform party, Nigel Farage a continué à soulever la question de son identité, en insinuant que la police dissimulait des informations à son sujet.

Outre les minorités, les cibles des influenceurs en ligne ont également été la police et la justice accusées de pratiquer un système à deux vitesses (two-tier system), en témoignant beaucoup plus d’indulgence à l’égard des immigrés qu’à l’égard des blancs.

Provoquées et organisées par les réseaux sociaux les émeutes de 2024 ont révélé les limites de la loi sur la sécurité en ligne (Online Safety Act)[6] qui n’a pas non plus suscité l’édhésion des défenseurs de la liberté d’expression. Cette loi votée en 2023 a créé l’obligation pour les plateformes en ligne de prendre des mesures contre les contenus illégaux ou préjudiciables diffusés par leurs utilisateurs. Mais ces obligations ne sont manifestement pas sérieusement prises en compte, comme le souligne Mark Owen-Jones[7] à propos de X, anciennement Twitter. Il explique que lorsqu’ Elon Musk a repris le réseau, il a immédiatement dissous l’équipe en charge de veiller à la sécurité de la plateforme et d’exclure tout propos haineux ou qui relève de la désinformation.

Les profils des émeutiers et leurs motivations  

Diverses explications concurrentes ont été avancées sur les racines de cette violence raciste qui s’est abattue brutalement sur  l’Angleterre cet été et sur l’Irlande près d’un an auparavant. Parmi les théories avancées par les chercheurs en sciences sociales  figurent celle de l’acteur rationnel motivé par des considérations politiques, voire idéologiques, celle  de l’emprise croissante des factions d’extrême droite sur les couches populaires vulnérables, ou encore celle d’une population en proie à un malaise socio-économique ou identitaire, sans omettre la thèse du simple voyou,  toujours prêt à en découdre avec la police.

Quelle que soit la théorie avancée, elle ne suffit pas, à elle seule, à rendre compte des agissements d’une population hétérogène rassemblée au gré de circonstances propices au déchainement de la violence.

Les émeutes ont beaucoup surpris en Irlande, longtemps terre d’émigration, où nombreux sont ceux qui pensent avoir une obligation envers les réfugiés. Si elles ont fait voler en éclats l’image d’une terre d’accueil, elles n’ont toutefois pas surpris les travailleurs sociaux et les experts qui, depuis plusieurs mois, mettaient en garde contre la montée des groupuscules d’extrême droite.

En Angleterre il est manifeste que le racisme, l’islamophobie et la haine contre les immigrés peuvent s’exprimer de multiples façons au sein de certaines communautés, allant de la violence verbale au harcèlement, à l’incendie criminel, et à l’agression physique. Il n’est toutefois pas toujours aisé de découvrir les motivations qui inspirent les comportements, car la réalité sociétale est infiniment plus complexe qu’il n’y parait. 

Si certains observateurs estiment que les émeutiers représentent des communautés, la nouvelle étude de More in Common[8] montre que l’opinion publique n’est pas divisée en deux camps opposés, l’un favorable et l’autre opposé aux émeutes, mais qu’elle s’apparente plutôt à des poupées russes. De petits groupes sont prêts à approuver les émeutes, mais ils se situent dans des groupes beaucoup plus importants dont les opinions peuvent être réceptives à des discours de haine violence tout en condamnant la violence.

Voyous ou acteurs rationnels

Lors des émeutes de 2011 en Angleterre, le Premier ministre, David Cameron, avait exclu toute recherche de motifs, qualifiant les émeutes de « criminalité pure et simple ». À propos des émeutes de 2024, Ian Dunt, auteur de l’ouvrage How to Be a Liberal[9], défend une théorie des « voyous » similaire. Interrogé par David Marr sur ABC radio, il rejette la théorie des activistes d’extrême droite et qualifie les émeutes de « pogroms contre les immigrés ». Sur X il a déclaré qu’il « ne s’agit pas d’immigration, d’intégration ou d’Islam. Il s’agit d’une bande de voyous violents qui accusent les musulmans d’être responsables d’un crime terrible, qui sont instantanément démentis et qui poursuivent quand même leurs conneries (sic). »

Mais la théorie de l’acteur rationnel a progressivement pris le dessus sur celle de la « racaille », en particulier après les émeutes des années 1960 dans les quartiers noirs des États-Unis, lorsque de nombreux libéraux ont sympathisé avec les émeutiers.

Les questions se concentrent alors sur les motivations des émeutiers et la nature et la légitimité de leurs griefs, ainsi que sur les réponses à y apporter.

Simon Kuper[10] juge toutefois qu’il est inexact de ne voir chez les émeutiers que des motivations politiques d’acteurs rationnels qui revendiquent des mesures politiques spécifiques.

De même, Tim Newburn de la London School of Economics observe que la théorie de l’acteur rationnel omet un élément important, car selon lui, « toutes les émeutes ne sont pas axées, ou pas principalement axées, sur le désir de provoquer un changement social ou politique »[11].

Le rôle de l’extrême droite

Pour sa part, l’Irlande a longtemps été considérée comme un pays sans extrême droite significative, a déclaré Shane O’Curry, directeur du réseau irlandais contre le racisme qui surveille les crimes haineux et le racisme dans le pays. Cela s’explique en partie, par l’histoire de la colonisation, l’importance de la diaspora, et le fait que le nationalisme populaire est plus souvent associé à des politiques de gauche[12].

Mais l’extrémisme a proliféré ces dernières années sur les médias sociaux, comme aux États-Unis et une grande partie de l’Europe. Des experts, à l’instar de Shane O’Curry, affirment que les militants d’extrême droite, enhardis par la présidence de Donald Trump et la campagne ouvertement anti-immigration autour du Brexit, ont popularisé un langage décrivant les migrants comme une menace pour l’Irlande.[13]

Les quelque centaines d’adhérents à l’extrême droite se rassemblent autour de groupuscules comme le Parti national, Ireland First, ou le Parti Irlandais de la liberté, Peu structurées, ces formations manquent de leaders charismatiques et ne disposent d’aucun élu au Parlement (Oireachtas). Ils sont en revanche très actifs sur les réseaux sociaux et organisent des actions sporadiques de protestation, parfois violentes, en face des centres d’hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile.

Un certain nombre de commentateurs a joué un rôle déterminant en attisant les tensions et en organisant les protestations comme en témoignent les mots d’ordre hostiles aux immigrés scandés lors des émeutes à Dublin tels que « Get them out » ou « Irish lives matter ».

On a pu accuser les responsables politiques irlandais, tout comme la plupart des médias, de considérer l’extrême droite comme un groupe inoffensif de fanatiques de la conspiration, sans vouloir reconnaître qu’il pouvait s’agir d’une faction politique en plein essor et potentiellement dangereuse. Toutefois, si l’on en juge par les propos de l’universitaire Diarmaid Ferriter, l’Irlande, par son passé historique, aurait une certaine immunité à l’égard de l’extrême droite[14].

Pour de nombreux observateurs, les émeutes en Angleterre ont obéi à une logique identique avec l’exploitation d’un fait divers par l’extrême droite. On a évoqué le rôle joué par les agitateurs d’opinion appartenant à l’extrême droite tels que Tommy Robinson, fondateur et ancien chef de l’English Defence League (EDL), Nigel Farage président du Reform party, et Elon Musk propriétaire du réseau X, ainsi que de certains  candidats à la direction du parti conservateur comme Suella Braveman.

La police britannique a attribué les émeutes d’août 2024 à l’EDL, une organisation pourtant dissoute il y a une dizaine d’années. Fondée à Luton (au nord de Londres) en 2009, le mouvement comptait environ 25 000 activistes à son apogée, recrutés dans la classe ouvrière blanche et les supporters de foot. Il a multiplié les manifestations de rue, certaines caractérisées par la violence, selon Paul Jackson[15], spécialiste de la droite radicale à l’Université de Northampton. Son message était centré sur l’Islam perçu (comme une menace contre l’identité et le mode de vie britannique), combiné à une posture ultra-patriotique et à une critique des élites politiques.

Parmi ses chefs de file emblématiques figurent également le masculiniste Andrew Tate, le présentateur de la chaîne de TV populiste GB News Adam Brooks, aux côtés de l’activiste Tommy Robinson qui reste, selon Paul Jackson, une figure centrale au sein du mouvement. Il a pris la fuite le dimanche 28 juillet en Eurostar pour éviter de comparaître devant la justice.

Julia Ebner estime également que les émeutes ont uni en ligne une extrême droite habituellement « éclatée », du misogyne Andrew Tate à l’islamophobe Tommy Robinson, en passant par le mouvement nationaliste Patriotic Alternative[16].

Le seul moyen de se faire entendre

Force est de constater que si les émeutes se sont propagées à grande vitesse en Angleterre, ce n’est pas sous l’autorité d’un leader. Elles ont été en réalité dictées par des appels en ligne et des mots d’ordre repris en boucle. Beaucoup d’émeutiers, explique Ebner, ‘’développent des liens puissants avec leurs pairs à la suite de ces expériences partagées et ne pensent plus de manière rationnelle’’. Il s’est avéré que beaucoup de manifestants n’étaient pas rompus à l’usage de la violence et se sont laissé entrainer en supposant que c’était le seul moyen de se faire entendre.

Les réseaux sociaux confèrent aux violences urbaines une dimension ludique tandis que les émeutiers participent de l’effet ‘’boule de neige’’. Comme l’affirme Laurent Bègue, Professeur de psychologie sociale à l’Université de Grenoble, l’effet de groupe extrémise l’intensité de la violence et la conscience de soi est altérée par l’exaltation collective[17].

Pour le leader du parti Reform UK les émeutes sont une réaction à la peur, au malaise et à l’inquiétude partagée par des dizaines de millions de personnes quant à l’incapacité des autorités à contrôler l’immigration. Depuis 2016, les conservateurs ont misé sur la peur et le malaise identitaire et les Brexiters ont adapté leur appel aux classes populaires blanches – ou, comme on les appelle dans leur langage, aux ‘’gens ordinaires’’.

Le malaise social et sa dimension territoriale

Un certain nombre d’experts estiment que les émeutes sont le reflet à la fois de problèmes socio-économiques de longue date et d’un mouvement hostile aux immigrés, jugés responsables de l’ensemble des maux qu’ils subissent.

En Irlande, bien que la violence ait éclaté en quelques heures, elle reflétait des pressions sociales structurelles, estime Niamh McDonald, coordinatrice du collectif Hope and Courage chargée de lutter contre l’extrémisme de droite[18]. Elle souligne que, si l’économie irlandaise a connu un boom à la fin des années 1990 et au début des années 2000, la crise financière de 2008 a durement frappé le pays. L’austérité qui a suivi comprenait des coupes sombres dans les aides sociales, ce qui a accentué la fracture sociale.

Le catalyseur du mécontentement semble avoir été l’arrivée de dizaines de milliers de réfugiés ukrainiens et d’un nombre record de demandeurs d’asile en provenance d’autres pays en 2022. Dans un premier temps, le gouvernement s’est efforcé de trouver un hébergement pour tous et a réaffecté des installations communautaires, des bâtiments industriels et des hôtels pour faire face à l’afflux. Une crise du logement, ressentie de manière aiguë à Dublin où la demande croissante a submergé un parc locatif limité, a provoqué un malaise largement répandu. Dans ce contexte de crise, les responsables politiques ont admis qu’ils avaient du mal à loger tout le monde, ce qui a incité les groupes anti-immigrés à déclarer que l’Irlande avait atteint le stade de saturation[19].

L’observation de la carte des émeutes de l’été 2024 en Angleterre fait apparaitre un lien entre la localisation des émeutes et la situation socio-économique de la métropole ou de la zone concernée.

Si les émeutes se sont propagées à travers tout le pays, environ dans une vingtaine de villes[20] comme l’indique la carte ci-dessus, la plupart d’entre elles se sont concentrées dans les villes du nord de l’Angleterre. Les analyses indiquent une relation ente les poches de pauvreté et les épisodes particulièrement violents observés au cours de la période des émeutes,

Il est apparu que les émeutiers britanniques étaient à 82% des blancs, et 52 % d’entre eux se décrivent comme appartenant à la classe ouvrière, selon le rapport  British Social Attitudes. Le fait de vivre dans des zones défavorisées signifie une forme de marginalité sociale qui peut donner lieu à un sentiment de relégation.,

Le programme phare du gouvernement conservateur de Boris Johnson en 2019, intitulé leveling up, avait pour objectif de remédier aux inégalités territoriales au Royaume-Uni en déployant des infrastructures et des ressources au profit des régions « laissées pour compte ». Cinq ans après, le bilan de ce nivellement par le haut est généralement perçu comme très décevant, et cet échec a de toute évidence aggravé le mécontentement de la population[21]. Pour Rob Mc Neil, directeur adjoint de l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford, « il s’agit souvent de communautés déjà défavorisées sur le plan socio-économique, avec un taux de chômage élevé, ce qui peut contribuer à créer un sentiment de concurrence pour des ressources limitées »[22].

Comme le soulignent une équipe de journalistes d’investigation du Financial Times, c’est dans ces zones les plus défavorisées d’Angleterre[23] que la proportion de demandeurs d’asile, hébergés aux frais du contribuable britannique, est la plus élevée.

Cette situation tient aux choix politiques des gouvernements conservateurs, qui consistaient à privilégier des sites peu coûteux, pour loger les migrants, dont les dossiers étaient en cours de traitement. Cette approche avait été vivement critiquée par les spécialistes des questions migratoires comme l’avocate et directrice juridique de l’Immigration Law Practitioners’ Association, Zoe Bantleman[24], qui a dénoncé une stratégie permettant  à des entreprises privées d’engranger des millions de livres, sans aucune réflexion sur les conséquences politiques.    Elle ajoutait que les responsables politiques qui ont stigmatisé les demandeurs d’asile ont fait de ces hôtels un paratonnerre pour les émeutiers[25].

Le « take back control » qui a très largement conduit une majorité de Britanniques à voter pour le Brexit, n’a pas eu lieu, comme en atteste le nombre croissant d’immigrés en provenance d’autres pays que ceux de l’Union Européenne. Presque toutes les zones qui ont été touchées par les émeutes ont élu un député travailliste aux dernières élections législatives et dans un tiers de ces circonscriptions le Reform party est arrivé en seconde position. L’arrivée au pouvoir du travailliste Keir Starmer a suscité des interrogations qui ont fait place au mécontentement avec la décision du nouveau Premier ministre de mettre un terme à la politique d’expulsion des demandeurs d’asile au Rwanda, le 8 juillet 2024.

Le cas particulier des émeutes en Irlande du Nord

Si les émeutes d’Irlande du Nord ont éclaté à Derry et à Belfast, dans le sillage de celles qui ont embrasé l’Angleterre, elles ont toutefois des traits spécifiques qui sont liés au contexte politico-historique de la province britannique.

Comme en Angleterre, une campagne de désinformation selon laquelle la province britannique serait envahie par des immigrés clandestins, responsables de la recrudescence de la criminalité, a été perpétrée par des militants d’extrême droite.Si l’on se réfère aux chiffres disponibles, cette idée est infondée dans la mesure ou, en 2022, 27 000 personnes sont venues s’installer en Irlande du Nord tandis que 24 700 ont quitté la province, ce qui fait un gain net de 2300 personnes, soit une part marginale pour une population de 1,9 million d’habitants.[26]

La grande manifestation du 3 août, qui a eu lieu à Belfast sans l’autorisation de la Commission des défilés (parades commission), est partie des quartiers loyalistes de Sandy Road et de Donegal Road. Malgré la forte présence policière, la foule a pris pour cible des commerces ou des individus appartenant à la communauté musulmane, et a tenté de pénétrer dans un certain nombre d’hôtels où sont hébergés des demandeurs d’asile.

Après avoir gagné un quartier républicain, les manifestants se sont heurtés à une foule compacte de contre-manifestants et se sont dispersés. Selon  Melanie Jones, cheffe adjointe des services de police nord-irlandais (PSNI), la plupart des émeutiers venaient des quartiers loyalistes populaires de la ville et il apparaitrait, que des paramilitaires loyalistes de Belfast sud et d’Antrim est seraient en partie responsables de l’orchestration de l’événement, sans qu’il soit possible  de dire qu’ils fussent  les principaux organisateurs. Le fait le plus déconcertant a été la présence de nationalistes irlandais venus de Dublin[27] qui ont manifesté aux côtés des loyalistes anti-catholiques et hostiles à toute forme de rapprochement avec la République.[28] Pour la première fois de l’histoire de la province, le tricolore irlandais voisinait avec l’Union Jack. C’est dans la haine de l’immigré que ce rapprochement insolite s’est opéré, par-delà le clivage politique et confessionnel.

Comme l’explique l’universitaire John Barry,[29] le ressentiment et la colère des communautés nord-irlandaises vis-à-vis du manque d’emplois, d’infrastructures et d’investissements s’est déversé contre des immigrés jugés trop bien traités par les autorités publiques. L’Irlande du Nord connait un niveau de pauvreté parmi les plus élevés du Royaume-Uni. Le manque d’investissements publics et privés a entraîné une pénurie de logements et une très grande pression sur les services publics comme les transports ou la santé.

La crise du logement et du coût de la vie a frappé durement les ménages. À Coleraine, une petite ville située dans le comté de Derry/Londonderry qui connait de graves problèmes de logement, l’immigration est, selon Russell Watton, leader du PUP (Parti unioniste progressiste), considérée comme un problème majeur par la communauté loyaliste[30]. Il déplore le fait que, selon lui, les demandeurs d’asile se retrouvent en tête des listes d’attente pour les logements sociaux, mais il a toutefois exhorté les jeunes de sa ville à ne pas rejoindre le rassemblement du 3 août, organisé, selon lui, par des membres locaux du Parti National irlandais.

Les émeutes de Belfast ont mis en évidence le degré d’intolérance dont sont depuis longtemps victimes les minorités ethniques en Irlande du Nord. Une vaste enquête sur les commanditaires des émeutes est en cours, menée en étroite collaboration avec la police irlandaise An Garda Sochiana,

Conclusion

Le niveau de violence des émeutes a surpris la plupart des observateurs, que ce soit en Irlande ou en Angleterre, bien qu’un certain nombre de témoignages aient fait état d’un sentiment d’inéluctabilité. Les événements de l’été 2024 ont montré le rôle puissant et déterminant des réseaux sociaux qui cultivent le complotisme, le sectarisme et l’incitation à la violence et même au meurtre. Mais l’idéologie qu’ils affichent ne saurait prospérer chez leurs utilisateurs sans la présence d’un terreau propice, associé au sentiment de marginalité et de relégation.

En Irlande, en Irlande du Nord et en Angleterre, des contre-manifestations se sont formées spontanément en réaction à l’intolérance et l’hostilité contre les immigrés et les demandeurs d’asile. À Belfast, les rassemblements anti-racistes n’ont cessé de prendre de l’ampleur jusqu’au rassemblement du 10 août où 15000 personnes sont descendues dans la rue pour soutenir la diversité sous toutes ses formes.

Le jeudi 1er août, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a promis de ne pas laisser « la peur se transformer en division et en haine au sein de nos communautés » et de « out faire pour maintenir l’ordre et assurer la sécurité des musulmans »[31]. La riposte du gouvernement aux événements de Southport et des autres villes d’Angleterre s’est concentrée, comme celle du gouvernement de coalition de Cameron en 2011, sur le maintien de l’ordre et les sanctions.

À la suite du week-end particulièrement violent où les émeutiers ont ciblé les mosquées et les hôtels pour migrants, le Premier ministre a convoqué le lundi 6 août, une réunion de crise du comité Cobra à Downing Street, où il a annoncé la création d’une unité spéciale au sein de la police contre les émeutiers violents qui s’inspirera des mesures prises contre le hooliganisme et fera usage de caméras de reconnaissance faciale.

Keir Starmer a évoqué comme priorité la condamnation rapide des émeutiers et promis que son gouvernement ferait « tout ce qu’il faut pour traduire ces voyous en justice aussi vite que possible ». On a dès lors assisté à une mobilisation inédite de la chaine pénale, afin de renforcer et d’adapter la réponse judiciaire aux évolutions des modes opératoires des émeutiers, ce qui a entrainé une augmentation rapide de la population carcérale britannique qui est passée de 84 000 à 88 000 personnes après les émeutes[32]. Il en a résulté une forte pression sur le système carcéral britannique (sa capacité d’accueil maximale étant de 89000 personnes). La répression conjoncturelle ne saurait ainsi apparaître comme la seule réponse à des phénomènes aux fondements structurels.


[1] Telegram et Signal sont des applications de messagerie qui permettent à leurs utilisateurs d’envoyer des messages cryptés. Le 25 août 2024 on apprenait l’arrestation, à l’aéroport du Bourget, du patron de Telegram, Pavel Durov, soupçonné d’escroquerie  au trafic de stupéfiants, de cyberharcèlement et d’apologie du terrorisme.

[2] Le site Channel 3 now, apparu en 2012, est censé collecter des informations sur la criminalité, a connu plusieurs avatars tels que Funny hours, Funny now. Avant l’émeute de Southport il publiait des articles plagiés, mensongers et souvent générés par l’Inteligence artificielle.

[3] Scott Simon, UK’s worst riots in years were incited by online disinformation about asylum seekers, Interview with Mark Owen-Jones, npr, 10 August 2024, L’universitaire Mark Owen-Jones rappelle que, selon les rumeurs, l’agresseur était musulman, puis qu’il venait d’entrer en Angleterre après avoir traversé la Manche et enfin qu’il s’agissait d’un réfugié syrien. L’universitaire dénonce le rôle dangereux joué par Elon Musk qui a été également condamné par le Premier ministre britannique, Keir Starmer.

[4] J. Ebner, “How the far right became organized’’, Prospect, 13 August 2024,

[5] J. Ebner, “From Margins to Mainstream: How extremism  has conquered the political middle’’, International Center for Counter-Terrorism( ICCT), 10 August 2023.

[6][6] La loi sur la sécurité en ligne de 2023 consiste en un ensemble de dispositions visant à protéger les enfants et les adultes. Elle impose de nouvelles obligations aux entreprises de médias sociaux et aux services de recherche, afin de les rendre plus responsables de la sécurité de leurs utilisateurs sur leurs plateformes. Le régulateur indépendant (Ofcom) s’est vu attribuer de nouvelles compétences afin de veiller à ce que les fournisseurs s’acquittent de leurs obligations en matière de sécurité en ligne.

[7] M. O. Jones, ‘’Free speech to Civil. War, The online history of Elon Musk’’, The Big picture podcast, S5E3, 21  Augsust 2024.

[8] “What do Britons think about the riots?”, More in Common, 9 August 2024.

[9] I. Dunt, How to be a liberal,  The Story of Freedom and its fight for its survival, Review Bookshop, 2021.

[10] S. Kuper, “How to read a riot’’, Financial Times, 9 August 2024.

[11] T. Newburn, “Reading the 2024 riots’’, LSE Blogs, 8 August 2024.

[12] M. Specia, “Ireland’s riot was not a surprise to those who watch the far right’’, op. cit.

[13] Ibid.

[14] “Diarmaid Ferriter talks to Eamon, As Europe and the US turn right politically why Ireland rejects extremism’’, 7 august 2024.

[15] P. Jackson, “Far-right riots fuelled by ‘mainstreaming’ of extreme political views’’, Youtube, 3 August 2024, https://www.youtube.com/watch?v=2tVwQEVLlOUul Jackson Université de Birmingham

[16] J. Ebner, préc.

[17] L. Bègue, Psychologie du bien et du mal, Odile Jacob, 2011.

[18] M. Specia, “Ireland’s riot was not a surprise to those who watch the far right”, The New-York Times, 7 December 2023.

[19] L’immigration a sensiblement augmenté, selon une analyse récente de l’Economic and Social Research Institute, un institut de recherche irlandais indépendant. Au cours de l’année qui s’est achevée en avril 2023, la migration nette vers l’Irlande – un pays de 5,2 millions d’habitants – s’est élevée à 77 600 personnes, soit le deuxième chiffre après le record de 104 800 en 2007.

[20] Outre Londres, l’éruption de violence, le samedi 3 août, a touché les villes de Bristol, Manchester, Hartlepool, Hull, Liverpool, Leicester, Leeds , Stoke, Nottingham, Blackpool, Portsmouth, Aldershot, Bolton, Tamworth et Weymouth, Le dimanche 4 août le déferlement de violences a gagné les villes de Rotherham, Middlesbrough, Aldershot, Bolton, Tamworth et Weymouth. Enfin le lundi 5 août c’était au tour de Plymouth, Birmingham et Darlington.

[21] L. Telford, “Levelling up? That’s never going to happen : perceptions on Levelling up in a Red Wall locality”, Contemporary Social Science , Volume 18, 2023, Issue 3-4, https://doi.org/10.1080/21582041.2023.2207555

[22] P. Cohen, “How Economic grievances were exploited in Britain’s violent unrest’’,The New York Times, 10 August 2024.

[23] A. Gross, Lucy Fisher et Amy Borrett in London, ‘’Far-right riots centred on England’s deprivation hotspots, Financial Times, 8 August 2024.

[24] M. Fouzder, “Upset and angry : immigration solicitors scared but defiant’’, The Law society gazette, 6 August 2024.

[25] Ibid.

[26] Northern Ireland Migration 2022, Northern Ireland Statistics and Research Agency. nisra.gov.uk.

Si l’on y regarde de plus près, parmi les 27 702 personnes qui sont venues s’installer en Irlande du Nord, 5000 seulement venaient d’autre pays que le Royaume-Uni et la plus grande partie des migrants étaient originaire d’Inde, parmi lesquels un nombre important de travailleurs diplômés, en particulier dans le domaine médical.

[27] Cette présence était attestée le 7 août 2024, par une banderole où l’on pouvait lire « Coolock says no ». Coolock est un quartier nord de Dublin où le 19 juillet 2024 un millier de personnes se sont rassemblées pour s’opposer à l’hébergement des demandeurs d’asile dans une ancienne usine désaffectée (T. Ambrose, “Former factory in Dublin intended to house asylum seekers is set on fire’’, The Guardian, 20 July 2024).

[28] Le 4 août, le Belfast Telegraph affichait le titre suivant: Des voyous irlandais d’extrême droite ont passé la nuit à boire avec l’UDA dans un bar loyaliste.

[29] J. Barry, “At the Front Line of Belfast’s Week of violence’’, New Lines Magazine, 14 August 2024.

[30] A. Preston, “Loyalists are classed as the lowest of the low’’, Irish News, 23 August 2024.

[31] “Prime minister Keir Starmer’s statement in Downing street”, 1 August 2024. GOV.UK

[32] S. Kotecha, “Under 100 spaces in men’s prisons in England and Wales’’, BBC, 27 August 2024.

Une élection en tout point historique

Par Aurélien Antoine

Ce qui devait advenir advint : le parti travailliste (avec les forces de centre gauche dans leur ensemble, dont le Lib-dem) a terrassé les conservateurs. Un examen affiné des résultats justifie de pondérer l’engouement en faveur d’une alternance que beaucoup d’observateurs appelaient de leurs vœux en raison de l’impasse dans laquelle les conservateurs ont mené le pays. Quant à Reform UK, ce parti à la droite des tories que les commentateurs français se plaisaient à mettre en exergue afin de se rassurer sur le cas de la France prise d’une fièvre brune, son score est inédit, mais il ne doit pas non plus masquer des faiblesses.

Un triomphe travailliste à pondérer et un désastre inéluctable pour les conservateurs

À tout seigneur tout honneur : le Labour réalise le plus fort gain de son histoire en sièges et réussit une performance en nombre total de Members of Parliament (MPs), proche du record de 1997. Pour mémoire, les travaillistes avaient obtenu 418 sièges en 1997 et 412 en 2005 – niveau désormais égalé. Cependant, en 1997, les Communes comptaient 659 sièges puis 646 en 2005 contre 650 aujourd’hui. Par conséquent, en proportion du nombre de députés, les travaillistes tutoient le plus haut score de leur histoire. En nombre de voix, ce succès se traduit par une progression de 1,6 point. Le mur rouge de l’Angleterre, perdu en 2019, est reconquis, de même que plusieurs circonscriptions en Écosse. Le Labour réunit ainsi près de 34 % des suffrages. C’est bien moins qu’en 2017 (40 %), alors même que les travaillistes avaient échoué face aux conservateurs. En attirant près de 9,7 millions d’électeurs, le parti de Keir Starmer fait moins bien que Jeremy Corbyn en 2017 et 2019, deux élections marquées par une très forte participation (près de 70 %). Il faut remonter à 2005 pour trouver un chiffre aussi faible pour les travaillistes. Plusieurs motifs l’expliquent : la baisse de la participation (tombée à 60 %, soit environ 9 points de moins par rapport à 2017 et 7 par rapport à 2019), la percée des libéraux-démocrates, l’augmentation de l’adhésion aux verts et le retour d’un parti anti-immigration et anti-UE (voir infra). Le raz-de-marée travailliste doit donc être relativisé en raison de l’effet grossissant du mode de scrutin (le First-Past-The-Post)[1]. Cet enseignement doit rester à l’esprit de Keir Starmer, car il confirme que, malgré une campagne réussie, un programme au contenu prudent et une volonté louable d’apaisement reprise dans son premier discours après la nomination royale, sa victoire tient d’abord au rejet de 14 ans de conservatisme et au souhait d’alternance. La position du Labour s’avère, du point de vue des scores réalisés dans plusieurs circonscriptions, fragile.

Les conservateurs n’avaient finalement aucune chance de l’emporter. Le chiffon rouge d’un Parlement sans majorité, un temps agité, n’était qu’un subterfuge électoraliste ou une stratégie médiatique pour introduire une dose de suspens dans une campagne qui n’en avait pas. La seule question qui s’imposait à quelques jours du scrutin était alors de savoir quelle serait l’étendue de la débâcle électorale des tories. La réponse est sans appel : c’est un recul jamais connu à l’époque contemporaine. Avec 121 MPs, les tories font encore moins bien qu’en 1997 et 1906. C’est une perte nette de 246 sièges après la victoire de Boris Johnson qui avait submergé ses adversaires. Ce recul dépasse largement celui de 1997 (- 171 sièges) et de 1945 (-189 sièges). Il égale celui de 1906. En nombre de voix, cela représente un reflux d’environ 7,2 millions de voix par rapport à 2019. Les tories ne réunissent plus que 23,7 % des suffrages exprimés (contre 56,2 % en 2019). Ces chiffres sont assez vertigineux et encore plus marquants que ceux du parti travailliste. Le rejet est fort. Inutile de revenir sur les responsabilités des dirigeants conservateurs dans cette déroute que nous chroniquons depuis plusieurs années. Des considérations objectives expliquent accessoirement la défaite des troupes de Rishi Sunak : une succession de crises inédites en dehors même du Brexit, l’usure du pouvoir, et la concurrence de Reform UK. Logiquement, des figures importantes du parti ont perdu leur siège (ce qui n’est pas le cas du Premier ministre sortant). Penny Mordaunt, souvent mentionnée pour prendre la suite de Rishi Sunak à la tête des tories, devra y renoncer. Liz Truss a été écartée par les électeurs, payant sans doute son passage éclair et raté au 10 Downing Street. L’inénarrable et très droitier Jacob Rees-Mogg sort du Parlement, devancé de plus de dix points par le travailliste Dan Norris. En outre, ce ne sont pas moins de 12 membres du Cabinet (dont Gillian Keegan, ministre de l’Éducation ; Grant Shapps, ministre de la Défense ; Alex Chalk, ministre de la Justice) et 31 ministres du gouvernement élargi qui perdent leur siège. Face à ce fiasco électoral, Rishi Sunak n’a pu qu’annoncer sa démission en tant que leader du parti conservateur dans un discours très digne et plein de respect pour son adversaire qu’il a qualifié d’homme soucieux de l’intérêt général. Les tories devront donc désigner après l’été un énième chef, le 6e depuis 2016. Une crise de personnalité qui touche aussi le SNP.

Le recul confirmé du SNP

Depuis quelques mois, les sondages donnaient le SNP devancé par le Labour dans les intentions de vote en Écosse. La perspective toujours plus lointaine d’un nouveau référendum d’indépendance, les erreurs juridiques du gouvernement écossais et, surtout, les scandales qui ont touchés le parti au pouvoir ont eu des conséquences dévastatrices sur son électorat. En 2019, les nationalistes, encore dirigés par Nicola Sturgeon, avaient remporté 48 sièges. Troisième force politique à Westminster, le SNP disposait d’un statut enviable et était incontournable lors des débats clefs de ces dernières années, notamment quand il a fallu surmonter le Brexit. Désormais, le parti national écossais devra se contenter d’une dizaine de représentants aux Communes, le rapprochant de ses homologues du Plaid Cymru gallois qui double son nombre d’élus (4) et des partis nord-irlandais – sur lesquels Marie-Claire Considère Charon reviendra dans un second article. Cette perte sèche profite largement au parti travailliste. Avec 36 représentants écossais, le Labour fera sans doute une place plus importante au dialogue anglo-écossais, contrairement aux conservateurs. La gestion de l’après-élection par le chef du SNP, John Swinney, s’annonce difficile. Le prochain scrutin au Parlement de Holyrood en 2026 sera d’un intérêt majeur et sera aussi bien un test pour le SNP que les travaillistes. Ces derniers ne sont pas les seuls à profiter de la douche écossaise qui s’est abattue sur le parti nationaliste. Tel est également le cas des libéraux-démocrates.

La petite surprise libérale-démocrate et la poussée annoncée de Reform UK

Deux autres partis peuvent revendiquer un succès par rapport aux scrutins précédents : les libéraux-démocrates et Reform UK.

En ce qui concerne les premiers, les enquêtes d’opinion les mettaient rarement au-delà des 70 sièges. Le lib-dem dirigé par Ed Davey devient le troisième parti des Communes en dépassant ce seuil avec 72 MPs), marquant un gain presque inattendu par son ampleur. Le parti de centre gauche qui connut une grave crise après l’échec de sa participation à la coalition de 2010-2015 ne disposait que de 11 élus en 2019. Avec les élections de 2024, les lib-dems enregistrent leur meilleure performance en nombre de sièges, le précédent record étant de 62 sièges lors du scrutin de 2005 (les Communes comptaient 646 députés).

À l’instar des travaillistes, ce succès doit être minimisé. Les libéraux-démocrates sont loin de réaliser un score exceptionnel en nombre de voix : avec 3,5 millions d’électeurs, la formation politique est loin de son niveau de 2010 (un peu plus de 6,8 millions de voix). Les libéraux-démocrates tirent ainsi profit de l’abstention d’une partie de l’électorat conservateur et de sa captation par Reform UK.

La vague rouge qui a déferlé sur le Royaume-Uni ne doit pas occulter le bon score du parti xénophobe et anti-UE. Réunissant 14 % des électeurs, Reform UK envoie cinq députés à Westminster. C’est peu, mais symbolique puisque c’est la première fois depuis 1945 qu’un parti aussi radical à droite entre au Parlement. La montée de l’extrémisme s’apprécie également au regard des 4,1 millions de suffrages exprimés en faveur de Reform UK. En 2019, le positionnement de Boris Johnson et la réalisation concrète du Brexit avaient étouffé toute velléité politique de Nigel Farage et de ses proches. Le Brexit Party n’avait pas vraiment de raison d’être et le coût financier d’un engagement électoral aurait été exorbitant. Quant au UKIP (qui existe toujours, mais qui n’a plus de poids depuis le départ de Nigel Farage et la création du Brexit Party, puis de ReformUK), il avait obtenu de bons scores en 2015. Douglas Carswell avait gagné un siège, celui de Clacton qui a justement été remporté cette fois-ci par Nigel Farage après sept tentatives infructueuses aux élections générales. Avec 3,9 millions de voix, cette année 2015 demeurait la référence pour la carrière politique de Nigel Farage. En battant son score de 200 000 voix et en arrivant deuxième dans 98 circonscriptions malgré une faible participation, le leader de Reform UK peut être raisonnablement satisfait.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’un raz-de-marée. À entendre plusieurs médias, et en lisant quelques sondages, Reform UK aurait dû obtenir un nombre de MPs plus ample (jusqu’à 18), certains prédisant en outre la mort du parti tory qui aurait suivi le destin de son homologue canadien en 1993. Les sondages sortis des urnes le 4 juillet à 23 h, heure de Paris, annonçaient un succès dans 13 circonscriptions. Par ailleurs, si les 4,1 millions de voix acquises cette année sont flatteurs, c’est inférieur au score réalisé en 2014 aux élections européennes par le UKIP (près de 4,4 millions de voix).

Finalement, le facteur le plus important à mentionner est la personnalité et la stratégie de Nigel Farage lui-même. Populaire et disruptif, le leader de Reform UK a permis l’envol des intentions de vote en sa faveur à partir du printemps. Avant l’annonce de sa candidature, elles plafonnaient. Cette forte personnalisation, les divisions puis les déroutes qui se sont succédé lors des élections dans lesquelles Nigel Farage n’était pas investi, posent la question de la pérennité et de la cohérence idéologique de Reform UK. C’est d’autant plus vrai que la formation a réalisé de piètres scores lors des dernières élections locales et qu’il n’a aucune assise en dehors de l’Angleterre.

Sous l’angle stratégique, en 2015, et plus encore en 2019, Nigel Farage avait conclu un deal implicite avec les tories pour limiter le nombre de candidatures de son parti, garantissant la victoire conservatrice dans certaines circonscriptions. En 2024, la ligne suivie fut tout autre. Incapable de s’éloigner durablement de l’arène politique, Nigel Farage a profité des déboires des conservateurs en matière d’immigration et du rapprochement assumé avec l’UE par Rishi Sunak pour se remettre en selle et en scène. La défaite assurée des tories rendait surtout le soutien indirect consenti en 2015 et 2019 improductif. Tout justifiait que Reform UK présentât des candidats dans l’ensemble des circonscriptions. L’abstention de nombreux partisans des conservateurs, la radicalisation même d’une minorité de responsables tory, et la volonté de rupture constatée chez les citoyens des États occidentaux en pleine crise démocratique ne pouvaient que favoriser une montée en puissance de Reform UK.

Les plus de 4 millions de suffrages obtenus, loin d’aboutir à un nombre de sièges impressionnant, sont en partie responsables de la déroute conservatrice. À partir des analyses publiées par le quotidien The Guardian, 180 sièges conservateurs auraient été perdus à cause de la présence du parti de Nigel Farage. Selon le Guardian, pour environ 15 sièges, la non-présentation de candidats de Reform UK aurait assurément permis aux tories de l’emporter. Il était annoncé que la configuration électorale de 2024 allait favoriser les travaillistes ; les résultats l’ont donc confirmé. Ces chiffres sont à prendre avec prudence, car il est difficile de déterminer par des projections ce qu’aurait été le comportement des citoyens dans un contexte électoral distinct. Il n’est pas sûr, loin de là, que tous les électeurs de Reform UK auraient porté leur suffrage sur le parti conservateur.

En dernier lieu, ces savantes analyses chiffrées n’enlèvent rien au fait que si Reform UK a tant augmenté, c’est bien de la responsabilité du parti conservateur du fait de l’échec de sa politique et de la banalisation d’idées simplistes venues de Nigel Farage – ancien tory qui a toujours fort bien assimilé les faiblesses de son premier parti. Pour l’heure, Reform UK n’est qu’un symptôme d’une crise de confiance logique dans le contexte actuel, mais il ne progresse pas tel un cancer qui rongerait la démocratie et les institutions britanniques. Conjoncturel plutôt que structurel, le score de la formation de Nigel Farage pourrait, en revanche, avoir une autre conséquence plus préoccupante : une radicalisation accrue de la frange droite des conservateurs qui est déjà réelle avec, à la clef, le soutien à des politiques publiques plus discriminatoires et attentatoires aux règles de droit. La désignation d’un nouveau leader après la période estivale doit être suivie avec intérêt, surtout si elle porte une personnalité comme Suella Braverman à la tête du parti.

Conclusion

Le désamour des partis traditionnels que dissimule le triomphe travailliste est réel. La tâche de Keir Starmer n’en sera que plus lourde afin de restaurer la confiance dans un cadre international qui limite toujours plus les marges de manœuvre des gouvernements.

Pour conclure ce récapitulatif, d’autres faits marquants doivent être mentionnés. La Chambre des Communes se féminise encore avec plus de 260 députées élues, soit près de 40 % des effectifs (ce qui est trop peu, sauf pour les libéraux-démocrates qui satisfont l’exigence de parité avec 32 députées). Six MPs sont indépendants, sans affiliation partisane – un record depuis 1950. Parmi eux, nous retrouverons Jeremy Corbyn, l’ancien chef du Labour exclu en 2020 pour ne pas avoir suffisamment agi contre l’antisémitisme au sein du parti. Dernière formation à connaître une issue heureuse et historique : les Verts qui passent d’une à quatre élus, dont trois femmes.

Le Parlement se réunira le 9 juillet prochain et devra élire le Speaker. Dans la mesure où Lindsay Hoyle, le président sortant, a été réélu sans affiliation comme le veut une convention constitutionnelle, il devrait conserver sa place. Le discours du trône suivra le 17 juillet avant que le Parlement ne suspende ses travaux du 23 juillet au 24 août.

Du côté du gouvernement, les nominations ministérielles ont été annoncées en fin d’après-midi, le 5 juillet. La féminisation des principaux postes du gouvernement est notable avec Angela Rayer désignée vice-Première ministre (en sus du portefeuille du Levelling up) et la première chancelière de l’Échiquier en la personne de Rachel Reeves. Sont également nommées : Yvette Cooper, ministre de l’Intérieur, et Shabana Mahmood, ministre de la Justice. Hormis la féminisation accrue de postes clefs, l’équipe de Keir Starmer fait une place marquée à la diversité sociale et des intelligences. Une bonne nouvelle porteuse d’espoirs qui ne devront pas être déçus.


[1] Pour une analyse, v. notre article “Le First-Past-The-Post au Royaume-Uni. Pour une approche systémique”, in Mélanges en l’honneur de Dominique Turpin, LGDJ, coll. Des Mélanges du Centre Michel de l’Hospital, 2017,

Le Brexit et les programmes des principaux partis

À l’instar de ce que nous avions en fait lors du précédent scrutin général en juin 2017, nous proposons à nos lecteurs de décrypter les programmes des quatre principaux partis sur le Brexit (conservateurs, travaillistes, libéraux démocrates et nationalistes écossais). Notre propos est un peu plus long sur le parti conservateur qui est en tête des études d’opinion, mais surtout le seul parti qui fait face à trois autres formations politiques dont les propositions ne sont d’ailleurs pas complètement incompatibles (pour un accès direct aux programmes, cliquer sur le nom des partis).

  1. Le parti conservateur

Le manifesto tory affiche clairement la couleur en retenant comme slogan : « Get Brexit done. Unleash Britain’s Potential ». De façon tout à fait prévisible, Boris Johnson fait de l’achèvement du Brexit sa priorité. C’est logique dans la mesure où ces élections découlent des blocages au Parlement sur cette question. De surcroît, Boris Johnson pense être en position de force en ayant pu négocier un nouvel accord avec l’Union européenne qui, selon lui, permet d’envisager une sortie en janvier après que le Parlement aura validé le deal avant Noël. Le programme reprend ensuite les grandes lignes de ce qui avait fait le succès de la campagne référendaire des leavers : sortie de l’Union douanière, exclusion de la compétence de la Cour de Justice, retrouver le contrôle de la législation, des flux migratoires, des politiques commerciale, agricole et de la pêche et déterminer les standards en matière sanitaire et environnementale. Ces affirmations sont vagues et en réalité spécieuses : bien que séduisantes pour les citoyens les plus hostiles à l’Union, elles ne prennent pas en compte les réalités concrètes qui découleront des négociations et de l’application d’accords commerciaux post-Brexit et les orientations de la déclaration politique sur la relation future que le manifesto conservateur se garde bien de citer. Les mêmes doutes peuvent être émis quant à la promesse de ne pas solliciter une extension de la période de transition au-delà de décembre 2020 pour assurer la mise en œuvre du traité de sortie et conclure un accord commercial. Selon nous, cette échéance n’est éventuellement crédible que si le Royaume-Uni préserve un alignement minimum sur la législation actuelle de l’UE. Il y aura aussi un travail législatif important à réaliser en amont pour revoir l’acquis communautaire qui, en vertu du EU (Withdrawal) Act de 2018, reste du droit positif à la date du Brexit.

Le programme est ensuite peu loquace sur le degré d’exigence que retiendra le Gouvernement en matière de droits sociaux et environnementaux ou de protection des consommateurs. Annonçant le maintien de standards élevés, le Premier ministre n’en dit guère plus. C’est sans doute la raison pour laquelle le reste du programme est largement axé sur l’augmentation des dépenses publiques au profit du NHS, de l’éducation ou de la police. C’est déjà sur ces thèmes que Boris Johnson avait sillonné le pays au mois d’août 2019.

Notons que le parti conservateur compte tirer profit de la crise parlementaire du Brexit pour revoir certains arrangements constitutionnels. La suppression du Fixed Term Parliaments Act est envisagée. Boris Johnson souhaite aussi que les rapports entre le Gouvernement, le Parlement et les juridictions soient repensés. L’épisode de la prorogation a laissé des traces au point que le manifesto souligne la nécessité de réétudier les modalités de recours à la prérogative royale. Le rôle de la Chambre des Lords est également mentionné. Plus préoccupante est l’idée de réviser le droit administratif national et le Human Rights Act de 1998 qui transpose la Convention européenne des droits de l’Homme en droit interne. Le but poursuivi serait de rétablir un équilibre satisfaisant entre les droits individuels, la sécurité nationale et une gouvernance efficiente. Le judicial review (les actions juridictionnelles contre les actes des organes étatiques) serait quant à lui réformé pour renforcer la protection des citoyens contre l’État. Une commission sur la Constitution, la Démocratie et les droits sera formée pour réfléchir à ces évolutions. Là encore, nous voyons que le programme manie les ambiguïtés en soutenant des propositions contradictoires (révision du HRA, défense du judicial review, et recherche d’efficacité qui pourrait conduire à limiter les voies de recours).

Enfin, il convient de relever que le programme demeure particulièrement faible sur la question territoriale. Bien que le manifesto insiste sur la nécessité de préserver l’union et qu’il conviendra d’assurer la prospérité de toutes les nations britanniques, les projets concrets sont peu nombreux. En particulier, le programme n’est guère précis sur l’avenir des accords du Vendredi saint et de la façon de surmonter la crise qui perdure en Irlande du Nord. Les questions des compétences et de l’autonomie fiscale pour l’Écosse et le Pays de Galles ne sont guère abordées.

Finalement, le programme conservateur n’a pour unique objectif que de soutenir que tout sera possible si le Brexit a lieu. Les grandes orientations sur les autres sujets étaient connues et ne sont pas de nature à restaurer la confiance avec les citoyens, tant le manifesto manque de profondeur et de conviction en dehors de la sortie de l’Union européenne. Par cette stratégie, les tories escomptent sans doute siphonner les voix du Brexit Party de Nigel Farage. Une victoire de Boris Johnson n’aurait pour seul mérite que de mettre un terme à la première phase du Brexit. En revanche, elle n’apporte aucune garantie concernant la seconde phase des négociations relative aux relations futures avec l’UE.

  1. Le parti travailliste

Le Labour ne fait guère mieux sur l’ensemble des politiques qu’il souhaite mener. Sur le sujet du Brexit, les travaillistes ne parviennent toujours pas à convaincre à la seule lecture de leurs propositions qui manquent de clarté. C’est sans doute la raison pour laquelle Jeremy Corbyn tente de rejouer le coup qui lui avait permis de sortir renforcé des élections de 2017, même s’il ne les avait pas emportées. Le slogan du parti ne fait pas mention du Brexit et figure à peine dans le sommaire. Deux pages y sont consacrées, bien après les thématiques sur la révolution industrielle écologique, la reconstruction des services publics, et la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Nous ne doutons pas du fait que ces sujets sont, dans l’absolu, bien plus importants que le Brexit. Cependant, le Labour minimise un débat dont il a contribué à en assurer le pourrissement par ses insuffisances et ses divisions. Reléguée à la 89e page d’un manifesto qui en compte 107, la proposition travailliste n’apporte pas une alternative suffisamment crédible aux plans de Boris Johnson qui pourtant occultent nombre de réalités qui fâchent. Le parti travailliste s’obstine à vouloir négocier un nouvel accord « plus social ». Or cette intention a un effet négatif double qui pourrait décourager les électeurs : d’une part, cela signifie un nouveau report ; d’autre part, les objectifs des travaillistes ne seront certainement pas partagés par les Européens. Les souhaits du Labour quant à la relation future avec l’UE ne sont pas éloignés du cherry picking : sortir de l’Union tout en en conservant ce qui nous intéresse le plus.

Le parti travailliste propose que ce futur accord improbable soit alors soumis à un référendum dans lequel l’option du maintien dans l’Union européenne serait incluse. Nul doute que le processus retenu conduira, avec la renégociation de l’accord, à un report d’environ un an du Brexit. La complexité qui en résulte a de quoi braquer certains électeurs. En revanche, elle pourrait laisser une porte ouverte à une plateforme gouvernementale avec les nationalistes écossais, voire les libéraux démocrates.

  1. Le parti libéral-démocrate

La main tendue de la part du Labour qui le conduit à des contorsions programmatiques a peu de chance d’être saisie par le lib-dem qui a décidé de révoquer purement et simplement le Brexit. L’en-tête du manifesto est catégorique : « Stop the Brexit. Build a Brighter Future ». L’objectif est d’adresser aux électeurs une alternative résolument opposée au cap choisi par les conservateurs, mais aussi à la première intention des travaillistes. Jo Swinson soutient donc la révocation de l’article 50 et contribue à faire de ces élections un nouveau référendum sur le Brexit.

Tout comme les travaillistes, les libéraux démocrates défendent la libre circulation et une politique migratoire ouverte. Il y a peu de chance que cet argument touche une majorité d’électeurs, car la problématique migratoire au Royaume-Uni ne saurait être niée ou minimisée. Pour le reste, le manifesto n’est pas si éloigné de celui des travaillistes, bien que moins radical sur les sujets sociaux et économiques.

L’avantage du manifesto de Jo Swinson est sa clarté et son manque d’ambiguïté. En toute objectivité, il s’agit du programme le moins équivoque des trois principaux partis qui présentent des candidats sur l’ensemble du Royaume-Uni. En affichant clairement que l’enjeu est bien le Brexit, les lib-dem ne se défilent pas, contrairement à ce que peut laisser penser le document diffusé par le Labour. De ce point de vue, le parti est beaucoup plus crédible pour former une véritable opposition aux conservateurs. Néanmoins, la clarté est aussi un risque : elle peut apparaître comme une forme d’extrémisme qui ne respecterait pas le choix des électeurs en 2016. La leader libérale démocrate est aussi nouvelle à la tête du parti et n’est pas encore une figure politique très connue des citoyens. Le procès en crédibilité lui sera évidemment fait. Les sondages sont d’ailleurs peu concluants et il est possible que le score du parti au lendemain du 12 décembre ne soit pas aussi élevé que le laissait prédire le début de la campagne.

  1. Le Scottish National Party

Les nationalistes écossais, conduits par Nicola Sturgeon, sont surreprésentés aux Communes en raison de leur emprise en Écosse. Ils ne présentent des candidats que dans les circonscriptions écossaises. Leur ancrage local et le rejet de la domination anglaise et londonienne par les citoyens de la partie septentrionale de l’île leur assurent depuis plusieurs scrutins une présence incontournable à Westminster. Troisième parti depuis les élections de 2015, cette place ne devrait pas leur être contestée. La stratégie du SNP pour les élections générales est classique et cohérente. L’Écosse s’étant majoritairement opposée au Brexit, les nationalistes soutiendront le remain dans le cadre de l’organisation d’un second référendum. Il s’agit à la fois de respecter la volonté du peuple exprimée en juin 2016 par le parallélisme des formes et militer pour un renversement du Brexit. Le parti continue de militer pour la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance, en particulier en cas de sortie de l’UE. Pour le reste du programme, le SNP maintient son orientation de centre gauche. À ce titre, les propositions rejoignent en partie celles qui sont aussi formulées par le Labour et les libéraux démocrates.

Au terme de ce rapide tour d’horizon, la clarification que nous appelions de nos vœux a eu lieu, car tous les partis sont plus précis qu’en 2017 sur leurs intentions pour le Brexit. Le fait que Boris Johnson dispose d’un accord tangible a obligé les autres partis à révéler des plans plus explicites. Seuls ceux des travaillistes maintiennent une véritable incertitude. Si les thèmes de campagne continuent d’être dominés par le Brexit, le Labour pourrait ressortir affaibli des élections. Cependant, rien n’est acquis pour Boris Johnson, et ce, pour trois raisons. Tout d’abord, les instituts de sondages ont été incapables de donner des indications fiables quant à l’issue des précédents scrutins, que ce soit pour les élections générales de 2010, 2015 et 2017 ou pour le référendum de 2016. Ensuite, la territorialisation partisane avantage fortement le SNP et, de plus en plus, le Plaid Cymru au Pays de Galles. Une nouvelle poussée des partis nationalistes pourrait empêcher la constitution d’une majorité absolue à la Chambre des Communes. Enfin, Boris Johnson n’inspire confiance qu’à une partie minoritaire de la population. Un dérapage dans la dernière ligne droite de la campagne pourrait rapidement ruiner ses espoirs de victoire. En cas de Parlement sans majorité (hung Parliament), la formation d’une coalition pourrait de nouveau se poser, en particulier entre le Labour, le SNP et les libéraux. Reste une inconnue : le score du DUP, très peu prévisible, comme à chaque scrutin. L’issue des élections générales demeure, en conséquence, toujours aléatoire malgré un net avantage pour les tories.

 

La démission de Mme May : un événement attendu qui ne résout rien

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Le propre de la quadrature du cercle est qu’il est impossible d’en sortir. Mme May a pensé le contraire. Depuis juin 2017, nous avons été particulièrement critiques à l’égard de son obstination à croire qu’elle serait capable de « délivrer » son Brexit. Pourtant, aucun signe politique à quelque moment que ce soit ne permettait d’affirmer qu’elle pouvait le faire. La raison en est simple : la composition actuelle du Parlement britannique par rapport aux orientations possibles du Brexit rendait (et rend encore) tout consensus inenvisageable. Les votes indicatifs, venus tardivement, étaient prévisibles depuis des mois. Or nous ne rappellerons jamais assez que le facteur essentiel des blocages à Westminster demeure la présence de dix parlementaires du DUP. Et c’est bien Mme May qui leur a consenti le rôle de faiseur de roi pour qu’elle puisse se maintenir au pouvoir après les élections catastrophiques de juin 2017. Durant trois ans, Mme May aura donné l’impression d’avoir toujours un coup de retard, qu’il s’agisse de la dissolution qu’elle a provoquée, l’engagement de négociations avec les travaillistes, la sollicitation des députés pour connaître leur opinion sur la nature de la relation future ou la nécessité de désolidariser le traité de sortie de la fameuse déclaration politique.

Ce constat ne saurait exonérer les autres acteurs qui ont participé à l’impasse, notamment les travaillistes par leur indécision et les membres du parti conservateur qui auraient dû tirer bien plus tôt les conséquences de leurs divisions. Néanmoins, en écartant Mme May (ce qu’ils avaient refusé de faire il y a seulement six mois), ils sont loin d’apporter une solution. Si l’élection d’un nouveau leader aboutit à désigner une personnalité sans réelle conviction sur le Brexit comme Mme May, aucun progrès n’aura été fait. L’actuel favori pour occuper le 10 Downing Street, Boris Johnson, amènera peut-être un hard Brexit. Le résultat des élections européennes, particulièrement favorables au Brexit Party, rendent l’hypothèse BoJo des plus plausibles. Elle n’est pas réjouissante, surtout pour Bruxelles où l’ancien ministre des Affaires étrangères laisse un triste souvenir.

Le charisme et la conviction prétendument claire de Boris Johnson crédibilisent-ils juridiquement et politiquement un no deal ? Les observateurs se déchirent légitimement sur la faisabilité du no deal alors que Westminster, que ce soit par l’adoption du EU (Withdrawal) Act 2019 (issu de la proposition Cooper) ou les votes indicatifs, s’est déjà exprimé résolument contre cette hypothèse. Juridiquement, le no deal est toujours possible (1). Le Parlement ne pourra même pas s’y opposer en application des précédents des mois de mars et avril (2). En revanche, politiquement, Boris Johnson, s’il maintenait l’idée d’un no deal, devra affronter des contraintes tout à fait similaires à celles qu’a connues Mme May (3).

1/ Les règles parlementaires classiques rendent difficile, en l’état, le blocage du no deal.

Pour comprendre les tenants et les aboutissants du débat sur ce point, Maddy Thimont Jack de Institute for Governement a répertorié les moyens dont disposeraient les MPs pour exprimer leur objection à un no deal :

– une motion parlementaire des backbenchers ou de l’Opposition. Elle n’aurait qu’une portée politique et non contraignante. Plus encore, la discussion de telles motions est fixée discrétionnairement par le Gouvernement à l’ordre du jour.

– un débat sur une motion en termes neutres. Elle ne peut être amendée et n’a pas de portée contraignante.

– les parlementaires pourraient alors décider d’engager la responsabilité du Gouvernement qui s’orienterait vers un no deal. Dans un précédent post, nous avions expliqué les conditions pour qu’une telle responsabilité soit engagée, ainsi que ses conséquences. Véritable « arme nucléaire », cette éventualité doit être privilégiée si la crise gouvernementale se prolonge, c’est-à-dire si le futur Premier ministre échoue à trouver une issue au Brexit. Notons enfin que le vote de la défiance n’entraîne pas automatiquement la dissolution. Un certain délai est prévu pour la formation d’un nouveau gouvernement (14 jours). Ce n’est que lorsque ce laps de temps est épuisé que la dissolution est actée. La date des élections est ensuite fixée par le Premier ministre qui doit prendre en compte la règle selon laquelle le Parlement est automatiquement dissout 25 jours avant le déroulement du scrutin. Par conséquent, plus les semaines passent, moins la perspective d’élections anticipées est de nature à empêcher un no deal. Selon nos calculs fondés sur le Fixed-Term Parliaments Act de 2011, il faudrait que la défiance soit votée tout début septembre pour que le processus permette au nouveau Parlement de se réunir et empêcher le no deal (et si tant est qu’une majorité soit constituée autour de cet objectif).

2/ L’hypothèse d’une prise en main par le Parlement en s’appuyant sur les précédents de mars et avril

Devant l’horizon du no deal, les parlementaires pourraient chercher à faire en sorte d’éviter le no deal, voire donner des directives au Gouvernement pour parvenir à un accord. On se souvient que tel avait été l’objet au début de l’année de la proposition de loi d’Yvette Cooper qui, une fois adoptée, est devenue le EU (Withdrawal) Act de 2019. Celui de 2018 laissait ouverte la possibilité de l’absence d’accord (sect. 13 (10)). Le processus prévu par loi Cooper a permis de l’exclure temporairement. En effet, en cas de rejet de l’accord par le Parlement, la loi modifiée conduisait, le cas échéant, à déterminer les étapes à venir en imposant au Gouvernement de solliciter du Conseil européen un report de la date du Brexit. C’est ce qui s’est déroulé pour aboutir à un renvoi de la sortie le 31 octobre au plus tard.

Le cadre évoqué est-il encore applicable ? La loi imposait au Gouvernement de déposer une motion au jour de l’apposition du sceau royal pour que le Gouvernement soumette une demande de report à l’UE (soit le 8 avril). Cette contextualisation temporelle empêche donc que le EU (W) A de 2019 soit de nouveau mobilisable. De surcroît, si le nouveau Premier ministre exclut tout accord, la partie de la loi relative à la procédure parlementaire relative au consentement du Parlement tombe. C’est logique : s’il n’y a pas d’accord, il n’y a pas de consentement nécessaire. La législation actuelle ne permet donc pas d’empêcher un no deal.

Les MPs pourraient alors décider de renouveler le tour de passe-passe juridique pour modifier une nouvelle fois le EU (W) Act ou en élaborer un troisième en obligeant, par exemple, le Gouvernement à soumettre au Parlement son intention de sortir de l’Union européenne sans traité. Il y a de sérieux obstacles à cette idée selon le raisonnement suivant.

  • Le Gouvernement maîtrise l’ordre du jour.
  • Les MPs peuvent tenter néanmoins de reprendre la main de façon exceptionnelle en amendant l’agenda gouvernemental prévu spécialement pour débattre du Brexit. C’est ce qui avait permis de parvenir aux procédures de votes indicatifs, puis à l’adoption de la proposition de loi d’Yvette Cooper.
  • En raison de ces précédents des 25-27 mars et du 1er avril, l’intervention des MPs n’est envisageable que si, préalablement, le Gouvernement a déterminé un ordre du jour relatif aux modalités de sortie de l’UE.
  • Par conséquent, si le Gouvernement ne prévoit aucun débat sur ces modalités et attend le 31 octobre, le Brexit se fera sans traité de sortie.

D’un strict point de vue juridique, les parlementaires n’ont donc plus les moyens de parvenir à empêcher le no deal, d’autant qu’une telle perspective suppose de reporter le Brexit, ce qui impose l’adoption de mesures budgétaires pour le financer (voir les remarques d’Alexandre Guigue à propos des contraintes budgétaires liées à l’organisation d’un nouveau référendum). D’ailleurs, au lendemain de l’adoption de la proposition de loi d’Yvette Cooper, plusieurs experts avaient souligné que cette issue ne devait pas être totalement exclue. Rappelons enfin que les votes indicatifs (qui ont confirmé le rejet des MPs de l’absence d’accord) ne liaient pas le Gouvernement.

Boris Johnson aura-t-il pour autant les mains libres ? Rien n’est moins sûr.

3/ La contrainte de la Constitution politique et du rapport de force au Parlement

Bien que le Parlement n’ait pas adopté de texte ou de motion contraignante à l’encontre du Gouvernement pour prévenir un no deal, des principes de nature plus politique s’imposeront au prochain Premier ministre. En premier lieu, l’actuelle majorité a été constituée à partir de programmes électoraux promettant un accord. En deuxième lieu, les votes significatifs permettent d’identifier une majorité en défaveur d’un no deal. En troisième et dernier lieu, l’adoption de la proposition Cooper a clairement poursuivi cette finalité. Par suite, en soutenant explicitement le rejet d’un accord, Boris Johnson s’opposerait à la volonté du Parlement et violerait l’usage selon lequel le parti au pouvoir doit respecter ses principaux engagements électoraux. Or le Gouvernement ne peut exister s’il mène une politique qui ne serait pas appuyée par une majorité à la Chambre des Communes. Dans la configuration actuelle, Boris Johnson n’a donc pas d’autre choix que de demander au Parlement l’approbation de sa politique[1], au risque de porter clairement atteinte à la logique de la Constitution britannique. L’adoption d’un vote de défiance serait hautement probable, à moins que BoJo ne rallie étonnamment une majorité sur le no deal. N’oublions pas qu’il avait lui-même fini par s’exprimer en faveur de l’accord de novembre lors du scrutin du 29 mars après que Mme May avait promis sa démission en cas de vote positif.

Le changement de Premier ministre ne modifiera finalement sans doute rien au contexte actuel tant que les rapports de force au sein de la Chambre des Communes n’évolueront pas. Après le discours de Mme May, Dominic Grieve a souligné très justement que désormais une alternative domine : des élections générales ou un nouveau référendum (dont le sujet précis reste à déterminer). Un troisième scénario peut-être rapidement évoqué : Boris Johnson demande la réouverture des négociations avec les Européens. Soit ces derniers acceptent des modifications substantielles, soit ils les refusent. Dans le premier cas, Westminster disposera d’une seconde mouture du traité auquel il pourrait se rallier. Dans le second, le futur Premier ministre pourrait considérer que l’UE fait preuve de mauvaise volonté. Le no deal s’imposera alors à tous si l’UE exclut un troisième report au-delà du 31 octobre.

Conclusion

L’horizon d’un no deal n’a rien de très engageant et pose de sérieuses difficultés juridiques et politiques. Il aurait un seul mérite : mettre fin à la quadrature du cercle et à une situation de plus en plus ubuesque. Nous en voulons pour preuve que la nomination du prochain Premier ministre devrait intervenir dans la seconde moitié du mois de juillet, ce qui impliquera que les députés européens britanniques siégeront pour désigner le nouveau président du Parlement (le 2 juillet), puis de la Commission (à partir des 15-19 juillet). Avant cela, l’organisation précipitée des élections européennes au Royaume-Uni a entraîné des atteintes de fait au droit de certains citoyens européens de participer au scrutin, suscitant toujours plus d’actions en justice.

Cette participation a surtout permis de renforcer les rangs populistes au Parlement européen. L’extrême droite de l’hémicycle, bien que divisée, en forme l’une des forces principales. Le net recul du PPE et l’érosion des sociaux-démocrates au profit du renforcement des écologistes et des libéraux démocrates apportent un autre enseignement. Les partis dont le message politique est fort et moins marqué par l’emprise gestionnaire tirent leur épingle du jeu. C’est exactement ce qu’il ressort de l’élection au Royaume-Uni. Le Brexit Party atteint le score qui lui était prédit (plus de 31 % des voix exprimées et 29 sièges, soit 7 points de plus qu’en 2015 et 5 sièges supplémentaires par rapport au UKIP), tandis que les libéraux démocrates arrivent en deuxième position (avec 20 % des suffrages et 16 sièges). Cette transformation du paysage partisan, liée à la participation en hausse des citoyens européens au scrutin, démontre qu’une vision plus politique de l’Europe sur des thèmes cruciaux (environnement, inégalités et immigration) est plébiscitée. Le Brexit en est aussi une illustration. Son appréhension très technocratique par le Gouvernement de Mme May comme par l’Union européenne d’ailleurs (tous deux omettant un peu vite les logiques institutionnelles britanniques et les effets politiques des reports du Brexit) est selon nous l’une des raisons principales de son embourbement.


[1] À l’occasion du prochain Queen’s Speech par exemple, mais encore faut-il que le Parlement soit prorogé, c’est-à-dire qu’un terme à l’actuelle session soit décidé par le Gouvernement (et ce, de façon totalement libre dans la mesure où cette décision relève de la prérogative royale). Une nouvelle session débuterait, entraînant un discours de la Reine. Rédigé par le Gouvernement, il devrait forcément évoquer la stratégie relative au Brexit. Les MPs pourront alors le discuter et en profiter pour mettre en cause la responsabilité du Gouvernement.

De la perversité du report du Brexit : quelques réflexions à propos d’un sondage alarmant (mais prévisible) publié outre-Manche

Un sondage publié par le Guardian ce week-end vient confirmer en tout point les inquiétudes que nous avions émises ces dernières semaines liées à un nouveau report du Brexit. Nous avions souligné que leur multiplication pouvait se révéler, à terme, tout aussi préoccupante qu’un no deal et que, surtout, elle favoriserait une forme de pourrissement d’une situation qui dépasserait les seules frontières britanniques.

Le sondage du 11 mai concerne les intentions de votes des citoyens britanniques aux prochaines élections au Parlement européen. Le mouvement pro hard Brexit mené par Nigel Farage réunit 34 % des intentions de vote. Le UKIP, son ancien parti, obtient 4 %. Les conservateurs, qui sont très largement en faveur du Brexit, peinent à atteindre les 11 %. Les travaillistes plafonnent à 21 %. Quels enseignements rapides tirer de ces chiffres ?

Premier constat : ce sondage révèle que les partisans d’un Brexit dur sont soutenus au moins par 40 % des électeurs en cumulant le Brexit Party, le UKIP et une faible partie des conservateurs. Il s’agit donc de l’option qui a le plus fort soutien des citoyens, dans la mesure où les membres du Labour sont majoritairement favorables à un Brexit soft (21 %) et que les listes explicitement hostiles au Brexit réunissent 27 % des intentions de vote (Libéraux démocrates, SNP, Verts, Change UK). Quant à la part des électeurs conservateurs qui appuierait l’orientation de Mme May, il est vraisemblable qu’elle se limite à 8-10 % des intentions de vote.

Deuxième constat : le parti conservateur est en complète déperdition, ce que les élections locales du début du mois de mai avaient déjà démontré. Les travaillistes, dont le leader Jeremy Corbyn, a déclaré qu’il ne ferait pas campagne sur le Brexit, peinent toujours à convaincre. En évitant ce sujet, Jeremy Corbyn espère sans doute réaliser le même coup politique que lors des élections générales de juin 2017. C’est évidemment bien moins pertinent dans la mesure où il s’agit d’élections européennes et que les hésitations des travaillistes sur la stratégie à mener sur le front du Brexit ne peuvent avoir qu’un effet direct sur les intentions de vote.

Troisième constat : le nouveau parti (Change UK) qui réunit des parlementaires travaillistes et conservateurs n’est pas en mesure de faire valoir une alternative crédible. En revanche, les libéraux démocrates profitent de la cohérence de la ligne politique qu’ils affichent depuis de nombreux mois sur le Brexit. Il faut en déduire que les formations qui sont claires et unies sur les modalités du Brexit ou sur son rejet bénéficient d’un réel engouement.

Quatrième constat : le SNP n’a guère d’influence dans ce type de scrutin de liste unique qui se déroule à l’échelon national. Sa voix pro-européenne se fait donc bien moins entendre qu’à la Chambre des Communes où il constitue la troisième force politique.

Cinquième constat : ceux qui prétendaient que le Brexit, en étant repoussé, rendait plus crédible l’idée d’un maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE ou affaiblirait les pro-Brexit en sont une fois de plus pour leurs frais. Nous avons continuellement soutenu que le résultat du référendum de 2016 n’était pas purement conjoncturel. Il y aura toujours une frange irréductible et notable de citoyens britanniques hostiles à l’UE. Les divisions profondes de ceux qui y sont plutôt favorables empêchent l’élaboration d’un discours clair opposable à la cohérence des brexiteers. Finalement, le contexte de 2019 n’est pas si éloigné de celui de 2016.

Pour conclure, il est acquis que plus le Brexit sera long à achever, plus les partis minoritaires adoptant un discours cohérent susciteront l’adhésion des électeurs. Dans l’ambiance politique actuelle, il est évident que ce sont les brexiteers qui en profitent le plus, ce que confirme un autre sondage du Sunday Telegraph portant sur les intentions de vote en cas d’élections générales. Si, au soir du 26 mai, Nigel Farage ressort encore plus fort que lors des précédentes élections européennes, la pilule sera dure à avaler, non pas seulement pour Mme May, mais également pour les Européens. Alors que les adversaires les plus durs de l’UE ne se faisaient plus guère entendre, ils retrouveraient une place centrale dans le débat politique au Royaume-Uni comme au sein de l’UE. Cette dernière, en acceptant que les Britanniques participent aux élections au Parlement européen, risque ainsi de connaître l’un des premiers effets délétères du report : le renforcement des rangs des populistes et des europhobes. Un enseignement doit aussi être tiré pour les Européens : cesser de croire que le Brexit ne se fera pas et qu’un second référendum est l’horizon le plus crédible pour sortir de l’ornière à force de prolongements répétés. Il ne s’agit encore que d’un sondage, mais il est tout à fait plausible dans la mesure où il est difficile d’envisager un changement majeur du contexte politique d’ici le 26 mai. Le manque d’autorité dont ont fait preuve les 27, et plus particulièrement l’Allemagne, face aux Britanniques à l’occasion des négociations sur le deuxième report pourrait se solder par un nouvel affaiblissement de l’UE par elle-même. Il y a de quoi désespérer les plus europhiles d’entre nous tant tout cela aura été prévisible.