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10 ans du référendum sur le Brexit : le constat d’un échec sur fond de crise politique

Par Aurélien Antoine

La décennie qui vient de s’écouler fut l’une des plus douloureuses pour le Royaume-Uni depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Brexit en est l’une des causes majeures, en particulier sur le terrain politique. Polarisée, mais morcelée, l’offre politique actuelle n’a toujours pas su surmonter les fractures considérablement approfondies par la décision des Britanniques (et principalement des Anglais) de sortir de l’UE. Du côté de Bruxelles et des États membres, le retrait du Royaume-Uni n’a pas donné lieu à un sursaut programmatique et idéologique. Noyés dans leur grand marché libre et une Europe à 27 qui peine à trouver des consensus sur les sujets majeurs, les États membres sont aussi malades que le Royaume-Uni. Le Brexit n’en est pas la cause, mais un révélateur d’une crise existentielle qui ne saurait concerner les seuls Britanniques. Le référendum du 23 juin 2016 est finalement l’événement qui marque le point de départ des bouleversements du monde que nous connaissons. Elle précède la première élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et le succès croissant, en Europe, des forces politiques démagogiques d’extrême droite avec, en toile de fond, la stigmatisation de l’étranger et la surexploitation des questions de sécurité au prix du sacrifice des libertés, en particulier collectives. Ces sujets déjà prégnants en 2016 font toujours recette, non sans paradoxe. Nigel Farage, qui a grandement contribué à la victoire des brexiters le 23 juin 2016, est redevenu le centre de l’attention, aussi étonnant que cela puisse paraître à la lumière des conséquences du référendum. Pouvant systématiquement invoquer la trahison des élites qui n’auraient pas vraiment concrétisé le Brexit et surfant sur la vague des idées simplistes qui flattent des électeurs de moins en moins éduqués au débat démocratique, le démagogue enchaîne les victoires électorales. 

La progression de Reform UK, incontestable, semble, toutefois, connaître un plateau. L’élection partielle de Makerfield, qui a vu la victoire de Andy Burnham l’a montré (outre la bonne tenue du travailliste, la formation Restore Britain a porté préjudice à Reform UK). À ce propos, l’arrivée annoncée de cet ancien blairiste attaché à une politique sociale volontariste au 10 Downing Street suscite des espoirs. Avec près de 55 % des voix, il a fait mieux que prévu en mettant à bonne distance les deux partis d’extrême droite.

Ce triomphe a scellé le sort de Keir Starmer. Premier ministre à la suite d’une victoire en trompe-l’œil en juillet 2024, le leader du Labour qui avait succédé au très controversé Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes  (aujourd’hui chef de Your Party) n’a jamais convaincu. Il n’a pas su donner le virage social à sa politique, indispensable pour conserver le vote du nord de l’Angleterre et du pays de Galles. La défaite du Labour aux élections locales du mois de mai 2026 en fut le prix à payer. La gestion calamiteuse de l’affaire Peter Mandelson et des volte-face régulières dans la conduite de la politique économique sont aussi les marqueurs d’un manque de leadership. Enfin, son positionnement très droitier sur le sujet de l’immigration et des libertés collectives (notamment à l’égard de la liberté de manifestation) a raidi les plus libéraux de son camp. Ces insuffisances, incontestables, ne doivent pas occulter des réussites : droits des travailleurs (Employment Act 2026), aides à l’enfance défavorisée, capacité à contenir la crise économique, ou, surtout, retour de la crédibilité britannique sur la scène internationale et européenne. Sur ce dernier point, Keir Starmer a clairement lancé les bases d’une normalisation de la relation avec l’UE. Ce n’est qu’un début et d’aucuns diront que c’est encore lacunaire (un rapport de la Chambre des Communes est assez sévère sur la réalité du “reset” et du “réalignement dynamique” annoncé par Keir Starmer ; disponible ici : https://committees.parliament.uk/publications/53726/documents/299737/default). Il n’en demeure pas moins que le futur ex-Premier ministre a mis fin à des années de réputation diplomatique écornée par les gouvernements de Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss. Si la relation avec l’UE doit bénéficier de plus de clarté, les progrès sont incontestables si l’on se remémore l’état de ces rapports sous les conservateurs (à peine aplanis par la conclusion du cadre de Windsor par Rishi Sunak en 2023).

La démission forcée de Keir Starmer est, finalement, en partie injuste et laisse un sentiment d’inachevé. Elle paraissait moins impérieuse que celle de Theresa May (qui n’a jamais su se sortir du piège de la négociation de l’accord de retrait, tout en commettant de nombreuses fautes politiques et ne cessant de brusquer les règles constitutionnelles), de Boris Johnson (délinquant, empêtré dans la Partygate et d’autres scandales révélant de multiples conflits d’intérêts), et de Liz Truss (qui fut à l’origine en un minimum de temps d’une panique économique et budgétaire). Keir Starmer paye des erreurs, mais il est surtout victime d’une impatience démocratique de plus en plus problématique : réaliser un programme demande du temps, surtout après quatorze années passées dans l’opposition. À l’ère du scrolling sur les réseaux sociaux, des buzz, et des réactions irréfléchies qu’ils supposent, le temps et le débat public en démocratie sont victimes d’une forme de dégagisme. À ce phénomène dangereux s’ajoute un contexte international qu’un dirigeant britannique ne peut améliorer à lui seul. C’est pourtant bien par un reflux des guerres et des tensions mondiales que le Royaume-Uni pourra bénéficier d’une embellie profitable à l’Exécutif. 


Les dix ans du référendum sur le Brexit marquent également les dix années de recherche menée par l’équipe de l’Observatoire du Brexit. Visible à partir de janvier 2017, le site est le produit d’un travail initié dès le lendemain du 23 juin 2016. La plateforme scientifique demeure un instrument unique en langue française à la disposition de toutes et tous. Sa réputation a dépassé les frontières et demeure incontournable pour toute personne ou chercheur.se qui s’intéresse au sujet des rapports entre le Royaume-Uni et l’UE.

Cette belle renommée explique que les dix ans du référendum sur le Brexit et la démission annoncée de Keir Starmer ont permis à l’Observatoire du Brexit d’être encore très présent sur les ondes. Vous trouverez ci-dessous plusieurs contenus médiatiques éclairant cette double actualité. N’oubliez pas, également, la série de vidéos et de podcasts réalisée par l’Observatoire du Brexit pour marquer ce dixième anniversaire.

Article de La Croix, avec Marie-Claire Considère-Charon

Interview donnée par Thibaud Harrois pour Le Soir (Belgique)

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Culture

Interview donnée par Thibaud Harrois pour France Info

Émission de TV5 Monde, 64′, 23 juin 2026

Interview donnée à la RTBF (Belgique)

Interview donnée à Frédéric Taddeï pour l’émission “C’est arrivé cette semaine”

Interview donnée à la RTS, émission “Forum” (Suisse)

Émission de RCF-Radio Notre-Dame, “Je pense donc j’agis”

Interview donnée à RFI, émission Accents d’Europe

Interview donnée à RFI, émission “Le Livre international”

Éclairage pour RFI

Interview donnée pour Radio Vatican

Interview donnée pour Le Vif-L’Express (Belgique)

Tribune pour Le Monde

Interview donnée au Figaro

Article du Parisien

Billet pour le Club des Juristes

Interview donnée à la presse régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes et de l’Est

Interview donnée à la presse régionale du Centre

Élections locales 2026 : une message clair et un avenir politique incertain pour le Royaume-Uni

Aurélien Antoine, Directeur de l’Observatoire du Brexit – Groupe de Recherche sur le Royaume-Uni et l’UE post-Brexit

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les élections locales du 7 mai au Royaume-Uni ont tenu leurs promesses : des résultats catastrophiques pour les travaillistes au pouvoir auxquels a succédé un mélodrame politique dont nos amis britanniques ont le secret.

Le Premier ministre, Keir Starmer, abordait ce scrutin avec peu de confiance. Sa cote de popularité alors au plus bas et la difficulté pour tout parti au pouvoir de remporter des élections intermédiaires demeuraient les signes tangibles d’une déconvenue certaine. La question se posait de savoir quelles en allaient être l’étendue et les conséquences dont il convient d’apporter une analyse critique.

I. L’étendue de la défaite des travaillistes lors du scrutin local du 7 mai

Avant de révéler le détail de l’issue des élections du 7 mai, nous rappellerons quels sièges étaient en jeu, puis nous rappellerons quelques éléments de contexte.

  1. Diversité et modalités des élections locales

Les électeurs britanniques étaient appelés aux urnes comme chaque année pour renouveler une partie des sièges des autorités locales aux statuts divers[1]. En 2025, le scrutin portait sur 1600 sièges de conseillers pour 23 autorités locales anglaises, auxquels s’ajoutaient six élections de maire. Cette année, l’essentiel des sièges acquis en 2021 étaient remis en jeu. Outre les 5066 conseillers de 136 autorités en Angleterre, six maires devaient être désignés[2]. Surtout, les parlements écossais et gallois (le Senedd) faisaient l’objet d’un renouvellement complet (les dernières élections nationales remontaient également à 2021.

Les modalités du scrutin variaient selon les institutions concernées. Les conseillers des autorités locales ont été élus au scrutin majoritaire uninominal à un tour (first-past-the-post, souvent critiqué en raison de son iniquité et pour les résultats inattendus qu’il peut produire, en particulier dans le cadre d’une offre politique éclatée), tandis que les membres du Parlement écossais (MSPs) le sont sur la base du first-past-the-post couplé à l’additional member system (système du membre additionnel). Dans ce cadre, les électeurs disposent de deux bulletins. Le premier permet de voter pour un candidat de leur circonscription. Le second porte sur une liste régionale. Les candidats de circonscription sont élus en tout premier lieu au first-past-the-post. S’y ajoutent ensuite des élus en fonction du score obtenu par les listes partisanes dans chaque région. Le scrutin proportionnel s’impose ici, mais en tenant compte du nombre d’élus à l’échelon de la circonscription. Plus précisément, c’est le système d’Hondt qui s’applique : les sièges additionnels sont calculés à partir du nombre de votes obtenus divisés par le nombre de sièges de circonscription et régionaux déjà gagnés dans la région en question, plus un. Le parti qui atteint le chiffre le plus élevé à la suite de ce calcul remporte un membre supplémentaire (d’où le nom du mode de scrutin). Le calcul est répété jusqu’à ce que tous les sièges soient distribués. Il s’agit donc d’un mode de scrutin proportionnel mixte, avec une dose majoritaire. Notons qu’un candidat peut se présenter en circonscription et sur une liste régionale. Pour le Parlement écossais, 73 députés ont été élus dans le cadre d’une circonscription et 56 le furent à partir d’une liste régionale.

En ce qui concerne le Senedd, le nombre de députés est passé de 60 à 96 lors de ce scrutin. Ce changement fut introduit par le Senedd Cymru (Members and Elections) Act 2024. Seize circonscriptions élisent 6 députés. Le système D’Hondt s’applique également, selon les mêmes modalités de calcul évoquées pour le Parlement écossais.

La complexité du mode de scrutin explique qu’il a fallu attendre près de deux jours avant d’obtenir les résultats définitifs en Écosse et au pays de Galles.

  1. Quelques éléments de contexte

Plusieurs données doivent être conservées à l’esprit afin d’apprécier convenablement les résultats des élections locales de 2026. S’il y a bien une influence de la situation nationale dans la détermination du vote des électeurs, celle-ci n’est pas exclusive. Les considérations locales pèsent dans le choix des citoyens. Le taux de participation est aussi une donnée préalable à ne pas négliger. Bien qu’en augmentation, il demeure bien inférieur à la mobilisation qui prévaut lors des élections générales (environ 40 % pour les élections locales contre 60-70 % pour la désignation des Members of Parliament). La participation a également augmenté pour les élections au Senedd (de 47 % à 52 % des inscrits), mais elle s’est contractée en Écosse (63 % à 53 %).

Deux autres considérations de nature structurelle sont à prendre en compte. La tendance au recul du bipartisme initié dans les années 2010 avec le succès des libéraux-démocrates et du parti national écossais (SNP) s’est accentuée au fil du temps. Elle se fait au détriment du parti travailliste et des conservateurs et s’impose d’abord à l’échelle locale, bien plus qu’à Westminster. Alors que la fin définitive du bipartisme est annoncée ou actée depuis de nombreuses années, elle peine à se matérialiser au sein des institutions nationales (en vertu, principalement, du mode de scrutin). Seules les élections générales de 2010 ont, depuis les 25 dernières années, généré un Parlement sans majorité – à la faveur d’une coalition conservatrice libérale-démocrate largement dominée par les tories.

En 2026, la nouveauté tient à l’adjonction de nouvelles forces dont les résultats avaient été remarqués lors de précédentes élections. C’est évidemment le cas de Reform UK (entré au Parlement en 2024 avec 5 MPs, puis victorieux des élections locales de 2025), mais aussi des Verts (succès à l’élection partielle de Gorton and Denton en février 2026 et résultats honorables lors des scrutins locaux), ou du Plaid Cymru au pays de Galles (déjà bien présent dans le Senedd, il a remporté le siège de la circonscription de Caerphilly en octobre 2025, un bastion travailliste).

Le dernier élément structurel est une constante des élections locales déjà mentionnée plus haut : la difficulté, pour le parti au pouvoir, de les emporter. Le risque de reflux électoral est d’autant plus fort que la dimension locale du scrutin laisse plus de place aux initiatives partisanes limitées aux territoires concernés. Toutefois, c’est une constante de la vie politique des démocraties occidentales depuis une quinzaine d’années qui s’impose : celui du « dégagisme » dont les responsables politiques sont victimes (nous y reviendrons).

Quant au contexte conjoncturel, il a été déterminant pour comprendre l’issue du scrutin. En premier lieu, les travaillistes n’ont pas pu présenter un bilan économique et social concluant et capable de surmonter l’augmentation du coût de la vie (cost-of-living crisis). Le contexte international en est la principale raison, mais également des choix budgétaires qui n’ont pas permis de répondre aux attentes sociales d’une partie du Royaume-Uni (en particulier dans le nord de l’Angleterre et au pays de Galles). Les hésitations et les retours en arrière ont entamé la crédibilité du gouvernement dans sa capacité à faire face aux défis actuels : immigration, réponse à l’antisémitisme, positionnement à l’égard des militants pro-palestiniens…

En deuxième lieu, Keir Starmer sortait tout juste d’une séquence politique à haut risque à la suite des révélations liées à l’affaire Epstein. La nomination de l’un des amis du criminel sexuel new-yorkais, Peter Mandelson, au poste d’ambassadeur aux États-Unis a rapidement soulevé des interrogations sur la lucidité de Keir Starmer. Sa probité devant la Chambre des Communes a été mise en cause, ce qui a failli ouvrir la voie à un contempt of Parliament. S’il avait dû être constaté, Keir Starmer n’aurait pas eu d’autres choix que de démissionner en application du Code ministériel.

En troisième lieu, les travaillistes n’ont jamais suscité de véritable adhésion de la part des citoyennes et des citoyens. Le nombre conséquent de députés dont ils disposent à la chambre basse (402) est un trompe-l’œil. Il résulte de l’effondrement du parti tory, du scrutin majoritaire uninominal à un tour défavorable à la droite (éclaté en deux partis : les conservateurs et Reform UK), et de l’absence d’alternative crédible à gauche en 2024. La participation fut faible, au point que Keir Starmer et ses troupes obtinrent nettement moins de suffrages que lors des élections (perdues) de 2017 et 2019.

En dernier lieu, le Cabinet a été accaparé par des urgences de politique extérieure (guerre en Iran, épisode d’Hantavirus sur un bateau de croisière, notamment) dont l’éventuelle bonne gestion n’est pas récompensée lors des scrutins locaux et nationaux. De façon plus générale, le travail plutôt convenable de Keir Starmer sur le scène internationale (rapprochement avec l’UE, rôle incontournable dans la construction d’une Europe de la Défense, fermeté à l’égard des États-Unis…) n’a pas suscité un sursaut des électeurs en faveur du Labour.

  1. Une Berezina attendue en Angleterre au profit de Reform UK

Sur les 5047 sièges à renouveler, Reform UK en obtient plus de 1450, c’est-à-dire près de 29 %. Le parti travailliste, qui en détenait une très large majorité, en perd près de 1230. Les conservateurs cèdent à nouveau du terrain (entre 433 et 569 selon les décomptes[3]). Les libéraux-démocrates confirment leur maintien à de bons niveaux en remportant environ 150 sièges. Les Verts engrangent environ 400 conseillers supplémentaires.

Les travaillistes se retrouvent avec un déficit de 37 conseils, alors que Reform UK enregistre un gain de 14 collectivités (5 pour les Verts et 3 pour les libéraux-démocrates). Le parti d’extrême droite est désormais en mesure de contrôler une trentaine de localités.

Source : BBC

 

Source : The Guardian

 

À la suite de ces élections, la répartition totale du nombre de conseillers se resserre, mais les travaillistes, les conservateurs et les libéraux-démocrates devancent encore Reform UK.

Les prévisionnistes n’ont pas été étonnés de cette issue, même si The Guardian a joué la prudence au début de la diffusion des premiers résultats. Certains analystes étaient même plus pessimistes pour les travaillistes avec une perte de 1900 élus et envisageaient une progression de près de 2300 sièges pour Reform UK.

L’étude fine des chiffres permet de constater que le Labour a cédé des voix au profit des Verts (principalement dans les autorités locales du Grand Londres, des villes proches de la capitale et, dans une moindre mesure, dans le nord), mais aussi du parti de Nigel Farage, plus spécialement dans le nord de l’Angleterre. Aucun scrutin n’a de quoi rassurer les travaillistes : leur recul se constate partout, sans lot électoral de consolation.

Reform UK apparaît, sans surprise, comme le grand vainqueur. Cependant, la progression de cette formation politique en nombre de voix n’est pas nette. Plusieurs instituts ont réalisé une projection des résultats en proportion de votes à l’échelle nationale. Reform recule de 4 points de pourcentage par rapport à 2025 (de 30 % à 26 %). Ces projections montrent surtout que trois autres partis (Labour, Conservatives, Lib-dem et Greens) se concentrent autour de 16 % – 18 % des intentions de vote.

Source : BBC
  1. Une défaite historique du Labour au pays de Galles

Au pays de Galles, les oracles du malheur travailliste ont vu juste : le Labour perd le contrôle du Senedd, une première depuis sa création en 1999. En 2021, il leur manquait un siège pour atteindre la majorité absolue après avoir réalisé des scores constants depuis 1999. Mais le véritable coup de tonnerre n’est pas tant la défaite travailliste au profit des indépendantistes fort modérés du Plaid Cymru, mais les gains enregistrés par Reform UK, qui s’affirme comme la deuxième force politique galloise, devant les travaillistes. Sur les 95 sièges, il en remporte 34. En 2021, les forces d’extrême droite n’avaient gagné aucun siège (contrairement au scrutin de 2016 qui avait vu l’entrée de 7 députés issus du UKIP). Le naufrage du Labour a aussi été marqué par la défaite d’Eluned Morgan, la cheffe du gouvernement gallois.

Pour le parti nationaliste gallois, c’est la confirmation d’une progression attendue. Avec 43 sièges, il frôle la majorité absolue des sièges à conquérir. L’essentiel des voix des anciens électeurs travaillistes s’est donc porté sur cette formation, mais aussi vers les Verts qui font leur entrée au Senedd avec deux élus, tout comme au Parlement écossais.

  1. La confirmation d’une domination relative du SNP en Écosse

Les élections générales de 2024 avaient mis le SNP KO. Troisième force politique de Westminster à la suite des élections de 2019, 2017 et 2015, les nationalistes écossais se sont retrouvés avec seulement 7 élus en 2024. Le parti travailliste et les libéraux-démocrates en avaient largement tiré profit. Le scrutin local de 2026 était donc assez incertain. S’il ne faisait guère de doute que le SNP allait ressortir majoritaire, la question de la nature de cette majorité se posait : relative ou absolue ? Le moteur de l’indépendance soutenue par la formation de John Swinney semblait en panne depuis l’initiative avortée de Nicola Sturgeon, l’ancienne leader du parti, de lancer unilatéralement une consultation sur le sujet. L’adhésion des électeurs aux projets du SNP, par ailleurs ébranlé par une crise interne en 2023-2024, s’est érodée.

L’issue des élections au Parlement écossais confirme l’ambiguïté. Vainqueur des élections, le SNP n’obtient pas de majorité absolue. Il perd six sièges, mais, surtout, recule nettement en part des votes, que ce soit à l’échelle des circonscriptions (- 10 points de pourcentage) ou à celle des listes régionales (- 13 points de pourcentage). Le succès très relatif du SNP tient sans doute à une forme de vote par défaut. Le rejet des partis traditionnels (travailliste et conservateur) et l’ancrage politique trop récent des partis émergents (Reform UK et Verts) l’expliquent.

Le cas écossais confirme, cependant, deux tendances : la bonne tenue des Verts dans les aires urbaines (les deux sièges gagnés le sont à Édimbourg et Glasgow), et la substitution de Reform UK au parti conservateur dans le vote de droite. Avec 17 sièges, la formation de Nigel Farage fait une percée inédite et remarquée. Les conservateurs ne détiennent plus que 12 sièges (un reflux de 19 sièges).

En nombre d’élus, les travaillistes semblent limiter la casse en passant de 22 en 2021 à 20. L’érosion en pourcentage des voix reste contenue (environ 2,5 points de pourcentage pour les suffrages de circonscription et 2 points de pourcentage pour ceux exprimés au niveau de la région). Le recul modéré du Labour en Écosse est une bien piètre consolation face aux multiples déconvenues subies le 7 mai. Les conséquences de ce scrutin ne pouvaient en être que plus chaotiques.

 

Source : electionmapuk

 

II. Les conséquences et les enseignements multiples des résultats

Les élections locales de 2026 apparaissent comme une nouvelle séquence de l’ère d’incertitude et de déstabilisation politique initiée avec le référendum du 23 juin 2016 sur le Brexit. La figure de Nigel Farage, son parti et son agenda s’imposent désormais durablement dans le paysage politique. Le rejet consommé des partis dominants de l’histoire politique britannique contemporaine favorise aussi les indépendantistes au pays de Galles, alors qu’ils restent forts en Écosse. Face à ce défi, le parti travailliste pense que le changement de leader pourrait lui donner un second souffle et éviter la fuite de ses électeurs vers les Greens.

  1. L’enracinement de Reform UK dans le paysage institutionnel local

L’enseignement du scrutin quant à l’état des forces politiques outre-Manche est sans appel : une installation confirmée de Reform UK dans le paysage local. Elle constitue la base indispensable à de futurs succès nationaux. En engrangeant plusieurs victoires consécutives, le parti de Nigel Farage continue d’être le favori en cas d’élections générales, qui se tiendront, au plus tard, en juillet 2029.

Il faut, toutefois, apporter un peu de nuance au triomphe actuel et peut être à venir de Reform UK, et ce, à quatre égards. Les projections en sièges réalisées après ces élections locales (et avec les sérieuses limites qu’elles recèlent) ne donnent pas une majorité absolue à Reform UK. Dans une certaine mesure, et à la lumière de l’évolution de la proportion des votes qui se sont portés sur cette formation, elle connaît un plateau dans sa progression.

En outre, l’exercice du pouvoir à la tête des administrations locales sera autant d’expériences qui pourraient s’avérer peu probantes, tandis que le parti n’est pas à l’abri de scandales (portant, par exemple, sur les finances douteuses de son chef, Nigel Farage, et les propos haineux, antisémites ou faisant l’apologie du nazisme de certains de ses représentants).

D’autres inconnues, parfois minorées, joueront également un rôle : la mobilisation de l’électorat, ou les conséquences d’une concurrence entre deux partis de droite dont les idées sont parfois interchangeables, comme en matière d’immigration. Notons, d’ailleurs, que les tories, s’ils ont encore moins de conseillers, n’ont pas perdu d’électeurs par rapport au précédent scrutin local. Ils progressent même de deux points de pourcentage en projection des votes à l’échelle nationale (de 15 % à 17 %). L’enjeu à l’issue de ces élections est finalement de savoir si Reform UK va complètement se substituer au parti conservateur ou être en position de pouvoir lui imposer de participer à une coalition en l’absence de majorité en 2029. Si tel devait être le cas, ce bouleversement à droite pourrait limiter la fragmentation de l’électorat constatée depuis plusieurs années.

Enfin, les succès de nouveaux tiers partis (les Verts et le Plaid Cymru), qui s’ajoutent à la bonne tenue des Lib-dem et au maintien du SNP, renforcent les incertitudes pour 2029.

  1. L’attraction pour les partis indépendantistes

Le Plaid Cymru a réalisé des scores inédits qui vont lui permettre de conduire un gouvernement minoritaire au pays de Galles. À l’instar du SNP en Écosse, les orientations économiques et sociales du parti nationaliste gallois ne sont pas fondamentalement opposées à celles des travaillistes. C’est un point essentiel à retenir, car il peut, dès lors, rapidement fidéliser son électorat venu du centre gauche, au-delà d’un simple mouvement de mécontentement ponctuel. L’installation du Plaid Cymru pourrait être durable et avoir des répercussions directes sur les prochaines élections générales. En effet, les résultats des travaillistes au pays de Galles sont cruciaux afin de pouvoir emporter les élections générales (ce qui fut aussi en partie le cas en Écosse en 2024). L’Angleterre, bien plus à droite, ne suffira pas, en 2029, à compenser les pertes qui semblent se dessiner au pays de Galles comme en Écosse pour le Labour.

La montée en puissance du Plaid Cymru et la relative stabilité du SNP en nombre de sièges au sein du Parlement écossais ne doivent pas occulter une réelle dispersion des voix dans les nations celtes. Ce phénomène avait été perçu lors des élections en Irlande du Nord en 2022, où l’opposition traditionnelle entre unionistes et républicains a été perturbée par l’Alliance Party. En Écosse, les Verts étaient déjà incontournables pour le SNP afin de constituer une plate-forme de gouvernement commune (Bute House agreement) après le scrutin de 2021 (accord qui vola en éclat et qui fut à l’origine de la crise politique de 2024). Il faut désormais ajouter Reform UK. Ce morcellement n’a pas, pour l’heure, empêché John Swinney de se maintenir à son poste et de former un Cabinet appuyé par une majorité relative à Holyrood. La situation est la même au pays de Galles : le chef des nationalistes, Rhun ap Iorwerth, conduit un gouvernement minoritaire.

Pour les travaillistes, l’effondrement constaté au pays de Galles reste, néanmoins, le fait le plus préoccupant de ces élections. Il est sans doute l’un des facteurs majeurs de la remise en cause du leadership de Keir Starmer, qui doit faire face à un Royaume-Uni dont les fractures sont toujours les mêmes depuis le Brexit.

  1. La remise en cause du leadership travailliste

La conséquence marquante du scrutin de mai 2026 est le mélodrame politique qui a secoué le parti travailliste quelques heures seulement après les premiers résultats. Déjà affaibli, Keir Starmer ne pouvait sortir indemne de la véritable « claque » infligée par les électrices et les électeurs. Rapidement, plusieurs élus locaux ayant perdu leur siège, puis des backbenchers ont appelé Keir Starmer à prendre ses responsabilités en démissionnant. Près d’une centaine de députés travaillistes ont appelé au départ de leur chef ou de prévoir, à tout le moins, une sortie programmée du 10 Downing Street. Plusieurs membres de l’Exécutif se sont également désolidarisés du Premier ministre (d’autres faisant pression pour un départ). Huit membres du gouvernement et un ministre du Cabinet, Wes Streeting, ont démissionné. C’est justement cet événement qui a provoqué un réel flottement quant à l’avenir de Keir Starmer. Il a surtout permis à Andy Burnham, le maire du Grand Manchester, d’assumer pleinement son désir de succéder à Keir Starmer.

Dans le cas d’une contestation de l’autorité du chef des travaillistes, deux solutions se présentent : la démission de l’intéressé s’il se considère trop affaibli, ou une procédure de défiance interne au parti. L’actuel Premier ministre a exclu catégoriquement la première hypothèse. Quant à la seconde, elle est plus périlleuse qu’il n’y paraît.

Pour rappel, la mise en cause de leader du parti impose le respect des règles fixées dans le Labour Party Rule Book dont la bonne application est assurée par le National Executive Committee (NEC). Les députés peuvent initier une procédure chaque année avant la conférence annuelle du parti qui se tient au début de l’automne. Tout MP qui souhaite la lancer contre un leader en place doit obtenir le soutien de 20 % d’élus aux Communes, soit 81 dans sa configuration actuelle. En apparence, ce seuil semble atteignable, puisque près d’une centaine de MPs ont appelé Keir Starmer à la démission. Pourtant, ce chiffre n’implique pas forcément qu’ils soutiennent tous un seul et même candidat à la succession. Wes Streeting l’a d’ailleurs bien compris. Dans sa lettre de démission du poste de ministre de la Santé, fort longue, il ne prétend pas s’engager dans un affrontement immédiat avec Keir Starmer, tout simplement parce qu’il n’est pas parvenu à réunir les 81 noms à cet instant. De son côté, le Premier ministre a obtenu la mobilisation explicite de 159 MPs, tandis que 110 backbenchers s’opposent au processus de changement de chef. 147 n’ont pas pris position après le 7 mai. Quoi qu’il en soit, en cas de challenge, le sortant sera automatiquement candidat à sa propre succession[4].

L’exposé de ces premières conditions permet de comprendre que, pour pouvoir se lancer dans la course à la direction du parti, il faut être membre de la Chambre des Communes. Plusieurs personnalités ont laissé entendre, toutefois, que cette obligation n’était pas impérative et pouvait être interprétée de façon souple. La question est d’importance, car le principal concurrent de Keir Starmer, Andy Burnham, n’est pas député. Selon une approche minoritaire, il lui suffirait d’être parlementaire (nommé lord, il pourrait être Premier ministre) ou d’être désigné leader du parti (et donc Premier ministre) dans l’attente d’une éventuelle victoire lors d’une élection partielle aux Communes. Ces démonstrations, en partie soutenues par quelques juristes, s’appuient sur trois arguments principaux : l’absence de règle juridique claire qui impose que le chef du Gouvernement soit MP, des précédents historiques qui confirment que des membres du Cabinet peuvent être nommés avant de prendre un siège au Parlement, et que d’autres régimes parlementaires rattachés au système de Westminster acceptent des exceptions à la convention constitutionnelle. Mark Elliott ne partage cette position. Les statuts des partis, quand bien même ils ne seraient pas complètement comminatoires sur ce point, confirment que le chef du parti, destiné à devenir Premier ministre, doit être élu démocratiquement au niveau national. Il en va du principe de légitimité démocratique que doivent garantir les usages et les pratiques. Les conventions de la Constitution, si elles ne sont pas du « droit dur » invocable devant une juridiction, n’en demeurent pas moins impératives, même si elles connaissent quelques exceptions. Les éléments de souplesse opposés à l’analyse de Mark Elliot ne convainquent pas, car ils s’appuient sur des précédents qui ne correspondent pas exactement à la situation présente (soit parce qu’ils ne concernent pas un chef de parti désigné largement par ses membres, et élu confortablement lors d’une élection qui s’est tenue depuis moins de deux ans ; soit parce qu’ils concernent d’autres États qui peuvent s’écarter de la pratique britannique).

En l’espèce, les faits donnent raison à ceux qui soutiennent l’application pleine et entière de la convention dont nous faisons partie. Andy Burnham n’a pas prétendu défier Keir Starmer avant de se présenter à une élection partielle. La démission du député de Makerfield à son profit doit lui permettre de faire son retour à Westminster et de proposer une alternative à Keir Starmer avant la convention du parti. Cette configuration avait été envisagée il y a quelques mois, à l’occasion de l’élection partielle de la circonscription de Gordon and Denton. Mais, outre le fait que le NEC a jugé que le parti tirerait plus avantage du maintien d’Andy Burnham à la tête du Grand Manchester[5], elle s’était soldée par une victoire écologiste et, déjà, une défaite cinglante de la candidate travailliste. C’est justement ce danger qui guette Andy Burnham en juin. Bien qu’il soit fort populaire à Manchester et sa périphérie, la circonscription couvre également des territoires qui ont voté pour Reform UK en position de force dans le nord de l’Angleterre de façon générale.

L’issue de ce scrutin à haut risque pour Andy Burnham ne garantit pas forcément un triomphe par la suite face à Keir Starmer. Il faut remonter à 2007 pour retrouver l’organisation d’une élection d’un nouveau leader alors que le parti était au pouvoir. Toutefois, il n’y avait aucun suspens à l’époque. Il était convenu que Gordon Brown, alors chancelier de l’Échiquier, devait succéder à Tony Blair, démissionnaire[6]. En 1976, la défection surprise d’Harold Wison avait également provoqué des élections internes favorables à James Callaghan. Depuis que le parti travailliste est en position d’exercer le pouvoir, c’est donc la première fois qu’un Premier ministre issu de ses rangs est mis en cause en interne.

En revanche, l’histoire politique et constitutionnelle très récente a donné de nombreux exemples de chefs de gouvernement poussés vers la sortie par leur propre troupe : Margaret Thatcher en 1990 (à la suite d’un complot interne mémorable[7]), Theresa May en 2019 (empêtrée dans les débats sans fin sur l’accord de retrait de son pays de l’UE), Boris Johnson en 2022 (victime du Party Gate et de ses mensonges à la Chambre), ou Liz Truss la même année (après avoir fait paniquer les marchés en pleine crise économique).

L’expérience pas si lointaine de conservateurs incapables de trouver un chef sérieux et en mesure de surmonter les divisions du parti hante nombre de travaillistes, à juste titre.

III. Analyse critique

La perspective d’une élection partielle à portée nationale et d’une éventuelle procédure d’éviction de Keir Starmer est préoccupante. L’échec des travaillistes aux élections locales est indéniable, mais la réponse qui doit y être apportée implique de la prudence. La succession de Take-over Prime ministers qui vient d’être évoquée pour le cas pas si ancien des conservateurs ne renforce que rarement le parti au pouvoir. Les motifs qui animent les luttes internes révèlent souvent des divisions profondes ou des querelles de personnes. Le Labour doit, quant à lui, faire face aux erreurs et aux résultats jugés insuffisants de Keir Starmer. Mais changer les têtes est-il de nature à radicalement modifier l’état d’esprit des électeurs ? Un nouveau Premier ministre est-il en mesure de faire mieux que l’actuel ? La crise énergétique liée aux conflits en Ukraine et au Proche-Orient continuera de diffuser son poison sur toute l’économie mondiale au moins jusqu’à la fin de l’année 2026. Le successeur de Keir Starmer, si successeur il y a, n’obtiendra certainement pas des succès retentissants.

De son côté, Keir Starmer peut s’enorgueillir de quelques chiffres encourageants sur des sujets essentiels pour les électeurs britanniques : le PIB a crû de 0,3 % au mois de mars, l’inflation a baissé de 2,8 % en avril (notamment grâce aux mesures de plafonnement des prix de l’énergie), et le taux d’immigration net a baissé de près de 50 % en un an.

Peut-être que le gouvernement actuel mérite encore sa chance. Le réflexe du « dégagisme » n’est pas une solution, de même que rouvrir des sujets clivants qui impliquerait un vaste débat national (en particulier celui du Brexit sur lequel Wes Streeting souhaite revenir). Comme la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, l’a souligné, ce n’est sûrement pas le moment de mettre l’économie britannique un peu plus en danger en provoquant une crise politique aux résultats très aléatoires pour le Labour. La période d’incertitude qui s’ouvre jusqu’à la tenue de l’élection partielle à Makerfield affaiblit d’ores et déjà la position britannique sur les marchés. Le taux d’emprunt du Royaume-Uni sur les marchés a augmenté et la livre a chuté à peine Andy Burnham annonçait-il sa candidature.

La réaction d’une partie des travaillistes est donc des plus risquées. Malgré l’importance du scrutin de 2026, il reste local avec une participation, certes en hausse, mais peu élevée. Le temps est encore long d’ici 2029. Les retournements de conjoncture sont possibles et l’exercice du pouvoir par Reform UK dans les conseils locaux peut faire des déçus. Si les élections de mai constituent bien un test « grandeur nature » pour le Labour, il serait imprudent d’en faire une projection infaillible à longue échéance. Tirer des conclusions nationales de scrutins qui se jouent à d’autres échelons peut être plus hasardeux que de faire preuve de résilience et de patience, à la condition que Keir Starmer affiche une politique plus volontariste en matière sociale. C’est la condition sine qua non pour espérer reconquérir les bastions du nord de l’Angleterre (somme toute assez volatiles depuis les élections de 2019) et du pays de Galles. Le Premier ministre doit aussi se convaincre que suivre l’agenda de Reform UK n’est pas profitable électoralement. Nous l’avons souligné dans de nombreux éditoriaux ou tribunes : aucun parti modéré n’a tiré avantage d’une « course à l’échalote » avec l’extrême droite. À l’inverse, le gouvernement travailliste doit mieux communiquer sur des perspectives parfois encourageantes (retour du Royaume-Uni dans le concert mondial, rapprochement avec l’UE, réforme du NHS, résultats économiques plus honorables que prévu, maîtrise de l’immigration) et adopter des lignes de force qui devront être des propositions alternatives, radicalement différentes de celles avancées par Reform UK.

Retrouvez l’analyse de l’Observatoire du Brexit à propos de ces élections et des événements qui ont suivi (notamment la bataille au sein du parti travailliste et les manifestations de l’extrême droit à Londres le 16 mai ici :

Émission Tout Un Monde, avec Éric-Guevara-Frey, RTS,  “L’âme brisée de la gauche britannique” : https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/l-ame-brisee-de-la-gauche-britannique-avec-aurelien-antoine-29236043.html?id=29236036

RFI, Invité international : «Une mobilisation qui s’inscrit dans la montée de l’extrême-droite au Royaume-Uni», analyse le chercheur Aurélien Antoine” : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20260516-une-mobilisation-qui-s-inscrit-dans-la-mont%C3%A9e-de-l-extr%C3%AAme-droite-au-royaume-uni-analyse-le-chercheur-aur%C3%A9lien-antoine

Article de Public Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/international/demissions-de-ministres-au-royaume-uni-keir-starmer-peut-il-encore-tenir-longtemps

Voir aussi l’article de RFI du 9 mai 2025 : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260509-elections-locales-grande-bretagne-pays-de-galles-et-ecosse-les-nationalistes-ont-le-vent-en-poupe


[1] Nous renvoyons, sur ce point d’une certaine complexité, à nos précédents billets sur des élections passées et à notre ouvrage de Droit constitutionnel britannique qui en fait une présentation exhaustive.

[2] Notons que deux élections partielles pour deux conseils étaient également organisées au pays de Galles.

[3] À l’heure où nous écrivons, les résultats manquent de précision : The Guardian, The Telegraph et SkyNews donnent des résultats similaires, contrairement à la BBC. Nous donnons les chiffres accessibles de The Guardian et de la BBC.

[4] Sur les conditions précises du déroulement du scrutin, voir N. Johnston, Leadership elections : Labour Party, House of Commons Library, 31 octobre 2025, n° 3839, 58 p.

[5] Du moins, c’était l’un des arguments officiels. En cas de succès, Andy Burnham devra démissionner de son poste de maire, sans garantie de succès à l’élection partielle.

[6] Un pacte avait même été conclu entre les deux hommes. Tony Blair est, cependant, resté plus longtemps au pouvoir, ce qui a considérablement tendu les relations avec Gordon Brown. V. G. Radice, Trio. Inside the Blair, Brown, Mandelson Project, ‎ I B Tauris & Co Ltd, 2010, 268 p. ; A. Rawnsley, The End of the Party. The Rise and Fall of New Labour, Penguin, 2010, 912 p.

[7] R. Brazier, « The Downfall of Margaret Thatcher », The Modern Law Review, 1991, vol. 54/4, p. 471.

So What ? n° 41

Par Lucien Carrier, docteur en droit, postdoctorant de la Chaire de Droit public et politique comparés

À la une de la lettre d’information de l’Observatoire de novembre 2025, le Royaume-Uni offre une actualité politique et juridique contrastée, avec de fortes ambitions diplomatiques (parfois contradictoires), des tensions budgétaires, des promesses reniées  et même un prince déchu. Le panorama qui suit revient sur les principaux événements des dernières semaines et en éclaire les enjeux essentiels

SO-WHAT-41

Billet d’humeur : L’obsession abusive pour l’immigration au Royaume-Uni

Par Aurélien Antoine

Il y a bientôt dix ans, la majorité des électeurs du Royaume-Uni décidait de sortir de l’Union européenne après une campagne dans laquelle l’immigration occupait une place notable. Depuis 2019, si la pression migratoire venue des États de l’UE a bien diminué, elle a globalement cru pour atteindre des niveaux historiques depuis le début de la décennie (avec un pic durant l’année 2024 à 1,2 million de personnes arrivant au Royaume-Uni). En parallèle, le phénomène des embarcations de fortune traversant la Manche pour rejoindre les côtes anglaises a explosé avec, à la clef, de véritables tragédies humaines. Près de 200 000 migrants ont emprunté cette voie périlleuse entre 2018 et octobre 2025. L’année 2025, bien qu’elle ne conduira pas à battre le triste record de 2024, devrait en tutoyer les sommets. La lecture de ces chiffres semble donner raison à Nigel Farage et son parti, Reform UK, qui évoquent une déferlante menaçant l’ordre public et la nation tout entière. Ils capitalisent à nouveau sur le rejet de l’autre venu de l’étranger pour devancer assez largement les autres partis dans les intentions de vote.

Au Royaume-Uni, l’appréciation de l’immigration est cependant biaisée. L’obsession politique et médiatique pour ce sujet, certes rentable auprès d’électeurs avides de trouver des responsables expiatoires à leur sentiment décliniste, ne reflète pas complètement la réalité, et ce, à deux égards.

Les chiffres du Parlement britannique, de l’Office national des statistiques et de l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford indiquent, en premier lieu, que la forte hausse du début de la décennie est d’abord due à l’appel d’air créé par les dispositifs d’accueil des Ukrainiens et des habitants de Hong Kong. En outre, la part des demandeurs d’asile dans le nombre total d’immigrants par an (qui est la plus stigmatisée par les formations d’extrême droite) est limitée. 108000 personnes ont sollicité l’asile en 2024. Bien qu’en progression, elles ne représentent que 13 % de l’immigration outre-Manche en 2024. À cette donnée doit être ajoutée, en dernier lieu, celle des arrivées par small boats qui devrait avoisiner les 50000 en 2025, soit environ 5 % d’une immigration avant tout motivée par l’emploi et les études, bien avant le regroupement familial.

À ces éléments objectifs se greffent ceux d’une opinion publique britannique moins obsédée par l’immigration que le landernau politique et médiatique le laisse penser. Certes, plusieurs analyses suggèrent que les Britanniques ont fait de l’immigration leur principal souci. Il y a encore quelques années, les sondages à l’échelle nationale réalisés par YouGov montraient que, fin 2020, seuls les 18 % des personnes interrogées considéraient que l’immigration était le défi le plus important que devait surmonter le Royaume-Uni. Cinq ans plus tard, ce chiffre passe à 54 %. Cette augmentation tient à ce que Best for Britain caractérise dans un récent rapport comme une « panique » savamment entretenue par Reform UK. Elle est avant tout l’œuvre de médias ou de réseaux sociaux qui ont un intérêt à exploiter des faits divers dramatiques. En août 2024, les émeutes d’extrême droite qui ont succédé au meurtre de trois adolescentes sont nées de fausses rumeurs sur les réseaux sociaux. Un peu plus d’un an plus tard, Londres connaissait la plus grande manifestation nationaliste et xénophobe de son histoire en réunissant environ 110000 personnes. L’une des figures qui appelèrent à cette réunion massive était un militant néo-fasciste, Tommy Robinson. Le succès de son action faisait suite à la condamnation d’un migrant pour avoir agressé sexuellement une jeune fille de 14 ans à Epping. Que ce soit en 2024 ou en 2025, des faits en réalité isolés et parfois manipulés au regard du nombre de personnes concernées sont montés en épingles sur des plateformes comme X, dont le dirigeant, Elon Musk, soutient Tony Robinson après avoir, un temps, envisagé de financer les campagnes de Reform UK.

Malgré ces événements, l’enquête de Best for Britain révèle que, si l’immigration caracole en tête des inquiétudes des citoyens britanniques, elle ne l’est qu’au niveau national. Lorsque la question du principal sujet de préoccupation est posée à l’échelle locale, l’immigration n’arrive qu’en sixième place, après l’état du système de santé, le coût de la vie, la délinquance, le logement et l’économie. L’une des conclusions à tirer de ce contraste tient à ce que, au quotidien, l’immigration est secondaire. Dès lors, si la problématique ne saurait être ignorée, elle occupe un espace disproportionné dans le débat politique britannique par rapport à d’autres thématiques aussi essentielles que la pauvreté, la santé publique ou le réchauffement climatique dont il a été révélé récemment qu’il pourrait causer dès 2070 la mort de 30 000 personnes par an outre-Manche.

Il faut enfin souligner que l’augmentation de quelques chiffres relatifs aux mouvements migratoires au Royaume-Uni ne procède évidemment pas, pour l’essentiel, des contraintes posées par le droit. La Convention de Genève sur le statut des réfugiés et la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales sont parfois jugées à tort responsables d’un accès trop aisé à l’asile. À l’inverse, le droit ne saurait apporter de solution miracle. L’accord franco-britannique sur le retour des migrants (disponible ici) entré en vigueur durant l’été 2025 n’a presque aucun impact sur les flux des demandeurs d’asile. Deux variables sont, en réalité, plus déterminantes. La première est que la progression constatée est due à un contexte de conflits internationaux sur lequel les dirigeants politiques britanniques n’exercent que peu d’influence. La seconde est une conséquence du Brexit. Impliquant la sortie du système de prise en charge des demandeurs d’asile, le Royaume-Uni, qui est rarement leur point d’entrée, n’a plus la possibilité de les renvoyer vers le pays par lequel ils ont accédé au continent. La politisation démesurée de la question migratoire dissimule la fatalité de la situation géopolitique et des mauvais choix. Elle évite surtout d’apporter des solutions courageuses et de long terme à ce qui est à l’origine des fractures de la société britannique.

Les élections locales du 1er mai 2025 annoncent-elles la disparition du parti conservateur ?

Par Aurélien Antoine

Passés relativement inaperçus en dehors des frontières britanniques, les scrutins locaux et l’élection partielle aux Communes du 1er mai 2025 sont riches d’enseignements.

Pour mémoire, les élections locales de 2024 avaient à la fois annoncé la débâcle des conservateurs au scrutin général du mois de juillet suivant, la situation précaire du parti travailliste malgré l’obtention de nombreux sièges de conseillers, et la montée en puissance de Reform UK. Un an plus tard, des conclusions similaires s’imposent : les conservateurs poursuivent leur déliquescence, le Labour n’inspire pas confiance et connaît un reflux. Quant à Reform UK, ilrécolte une victoire inédite dans l’histoire politique du pays.

Ce constat nécessite d’être éclairé par la présentation exhaustive des résultats avant d’en tirer des leçons qui, sans être surexploitées, s’inscrivent dans un mouvement de fond qui pourrait effacer encore un peu plus la droite modérée du paysage politique britannique.

I. Présentation des résultats

Les élections du 1er mai concernaient 1600 sièges de conseillers pour 23 autorités locales anglaises. Six élections de maire se sont également tenues. Une élection législative partielle s’est enfin déroulée dans la circonscription de Runcorn et Helsby.

  1. Conseils locaux

Sur les 1600 sièges renouvelés, le parti de Nigel Farage, Reform UK, réalise une performance majeure. Avec 648 élus en plus (pour un total de 677), il devance toutes les autres formations politiques. Le gain en pourcentage du nombre de voix est assez vertigineux si on procède à une projection à l’échelle nationale : la formation d’extrême droite concentre 30 % des suffrages. Les libéraux-démocrates réalisent également un score honorable en décrochant 370 sièges (146 élus supplémentaires), mais stagnent en proportion du vote par rapport aux élections de 2024.

Tous les autres partis cède du terrain, soit en sièges, soit en pourcentage des suffrages projetés nationalement. Le parti travailliste au pouvoir et sans résultat probant depuis moins d’un an dans un contexte de crise économique et internationale n’espérait pas tirer profit de cet épisode électoral. Il perd près de 200 sièges et ne mobilise que 20 % de l’électorat en projection nationale. Les Verts, bien qu’enregistrant un gain de 41 sièges, reculent de 2 points en projection de proportion de voix. Ce sont toutefois les conservateurs qui subissent une déconvenue mémorable qui succède aux résultats historiquement catastrophiques de 2024, aussi bien localement en avril, que nationalement en juillet. En abandonnant 635 sièges (une perte de 674 élus depuis 2021) et ne représentant que 15 % de l’électorat en projection nationale, la formation dirigée par Kemi Badenoch se retrouve dans une situation préoccupante.

En nombre de conseils locaux d’Angleterre, le parti travailliste en domine toujours une large majorité (107 contre 108 en 2024). Les tories n’en disposent plus que de 33 alors qu’ils en avaient 140 en 2021. Les libéraux-démocrates continuent une progression initiée en 2018. Ils ne détenaient aucune assemblée locale en 2017 et en contrôlent maintenant 40 (trois de plus en 2025). Reform UK a concrétisé son succès en s’arrogeant la maîtrise de 10 conseils. Pour 10 autorités locales, aucun parti ne jouit d’une majorité.

Le recul des conservateurs est particulièrement net dans le Kent au sud et le Staffordshire dans le centre. Les travaillistes essuient des défaites cuisantes dans les comtés de Durham et Doncaster ou du Lancashire au nord de l’Angleterre.

La projection de ces élections à l’échelle nationale par la BBC montre que Nigel Farage a, non seulement confirmé ce que les sondages indiquaient depuis plusieurs mois, mais en a même dépassé les prédictions les plus optimistes.

  • Élection des maires

Pour les territoires qui étaient appelés à désigner un maire, les travaillistes connaissent une déconvenue en perdant l’autorité conjointe de Cambridge and Peterbrough au profit du parti conservateur. Le Labour conserve toutefois trois postes de maire, ce qui est satisfaisant au regard du contexte.Pour les deux nouvelles autorités conjointes (Greater Lincolnshire et Hull and East Yorkshire), Reform UK l’emporte. Le profil des deux maires élus est intéressant. Pour le Greater Lincolnshire, c’est Andrea Jenkins qui a triomphé de ses adversaires. Elle était députée du parti conservateur de 2015 à 2024 et avait assumé des fonctions gouvernementales de second rang sous Liz Truss. La personnalité du vainqueur du scrutin dans le Yorkshire est diamétralement opposée à celle d’Andrea Jenkins. Luke Campbell, champion de boxe lors des Jeux olympiques de Londres en 2012, est un novice en politique. Il se présentait pour la première fois à une élection.

  • Élection partielle au Parlement

L’événement dramatique de la journée du 1er mai fut l’issue de l’élection partielle de Runcorn and Helsby. Le contexte de ce scrutin n’était pas favorable au parti travailliste qui tenait la circonscription. Hormis l’impopularité actuelle du Labour, la candidate Karen Shore devait faire oublier la démission de son prédécesseur (Mike Amesbury) qui s’était rendu coupable de coups et blessures. Après une demande de recomptage épique sollicitée par le Labour, la candidate de Reform UK, Sarah Pochin, l’a emporté de six voix, un écart minimal dans l’histoire électorale du Royaume-Uni. Le parti travailliste a perdu une circonscription qu’il détenait depuis plus de 50 ans.

Reform UK retrouve donc le nombre de MPs qu’il avait obtenu lors des élections générales du 4 juillet 2024 (5 ; Rupert Lowe avait fait défection en mars 2025 après avoir proféré des menaces à l’encontre de Zia Yusuf, l’un des caciques de Reform UK).

II. Prudence dans l’analyse

Comme nous le soulignions dans nos analyses des élections locales précédentes, il faut conserver une relative prudence quant aux conclusions à tirer des résultats.

En premier lieu, le scrutin reste local, concentré sur l’Angleterre, portant sur des territoires plutôt à droite, et moins mobilisateur que les élections nationales. Peu de conseils étaient concernés par rapport à d’autres échéances électorales locales. Les projections nationales de la BBC, aussi intéressantes soient-elles, doivent donc être appréciées avec distance.

En deuxième lieu, et en ce qui concerne le parti travailliste, l’issue de la journée du 1er mai ne faisait guère de doute alors que, au niveau national, il ne parvient toujours pas à emporter la conviction des électeurs. Il convient de rappeler ici que le Labour, malgré sa victoire aux élections générales de 2024, avait connu un recul en nombre de voix exprimées en sa faveur par rapport aux législatives de 2019, année de défaite. Les deux mauvaises surprises sont finalement la perte de la circonscription de Runcorn and Helsby et un recul net dans le nord de l’Angleterre.

En troisième lieu, ce type de scrutin, tout comme les élections européennes en leur temps, est favorable aux tiers partis. Le score des libéraux-démocrates et des Verts, au-delà de Reform UK, le prouve. Le plus inédit est que, pour la première fois depuis la grande réforme de 1972 par le Local Government Act, ni les travaillistes ni les conservateurs ne figurent dans les deux premiers partis ayant enregistré les plus forts gains en sièges.

En quatrième lieu, la compilation des sondages nationaux réalisée par le site Politico confirme le coude-à-coude entre les formations travaillistes, conservatrices et d’extrême droite (respectivement 24 %, 20 % et 27 %). Aucune conclusion claire en faveur de Reform UK ne peut être tirée pour le prochain scrutin législatif. À cela s’ajoute le fait, non négligeable, que Nigel Farage est peu apprécié, même s’il l’est plus que Keir Starmer. La forte personnalisation des élections générales pourrait donc le desservir, de même que la proximité longtemps assumée vis-à-vis de l’administration américaine qui fait l’objet d’un profond rejet par les Britanniques. Pour conclure sur la personne de Nigel Farage, il faut souligner qu’elle est à la fois l’atout de Reform UK et son handicap. Charismatique et dotée d’un certain sens politique, elle empêche l’émergence de successeurs. L’assimilation presque complète d’un parti à un individu limite sa durabilité et son efficacité – le leader ne pouvant pas se démultiplier pour mener campagne. L’histoire du UKIP, celle du Brexit party, les débuts tumultueux de Reform UK et l’exclusion récente de Rupert Lowe sont autant de signes que les mouvements de Nigel Farage sont entièrement dépendants de ses décisions parfois peu avisées, voire de ses caprices.

En cinquième lieu, ce n’est pas la première fois que l’une des formations politiques dirigée par Nigel Farage réalise une performance électorale de haut niveau. En dehors du référendum sur le Brexit, il avait déjà atteint un score honorable en 2015 et 2016 aux élections locales et avait caracolé en tête aux élections européennes en 2019 et en 2014 (avec une deuxième place en 2009). En pourcentage des voix, les 30 % avaient étaient dépassé en 2019. Ces victoires ne se sont pas traduites par un équivalent lors des élections générales qui suivirent, que ce soit en 2015, en 2017 ou en 2019.

Cependant, les scores de Reform UK pour ces élections locales sont inédits et succèdent à des résultats tout aussi historiques le 1er juillet 2024 au Parlement. S’il faut demeurer prudent dans l’interprétation des chiffres de ce printemps, il n’est pas exagéré d’affirmer que la droite modérée s’éclipse dangereusement outre-Manche.

III. Poursuite de l’effacement de la droite modérée

Les préventions prises et les éléments de relativisation du succès de Reform UK ne sauraient conduire à nier l’évidence : le parti dirigé par Nigel Farage monte en puissance dans un scrutin qui lui a été longtemps défavorable. Ce constat inspire plusieurs réflexions.

En s’ancrant localement après avoir franchi un premier plafond de verre avec cinq MPs en 2024, Reform UK dispose d’une base structurante qui lui manquait. S’il y a encore du chemin à faire pour que la formation d’extrême droite soit réellement professionnalisée, comme les grandes formations politiques du pays, les progrès sont indéniables. La défection d’élus et de militants conservateurs vers Reform UK est de nature à accélérer cette évolution, en particulier par des ambitions électorales qui dépassent l’Angleterre. L’émergence de Reform UK en Écosse en est un signe au détriment des tories, mais aussi, et surtout, des travaillistes qui sont, par ailleurs, de plus en plus contestés au pays de Galles. L’état des rapports de force dans ces deux nations devra être scruté avec attention, notamment lors des élections de 2026 aux Parlements écossais et gallois.

Les sursauts électoraux de Reform UK se sont systématiquement, ou presque, traduits par une réaction politique des autres partis pour en contrecarrer les effets. En 2014-2015, la menace UKIP fut l’un des facteurs déterminants de la tactique de David Cameron de soumettre l’adhésion à l’UE à un référendum avec le résultat que l’on sait. En 2016 et en 2024, le maintien du UKIP à des niveaux non négligeables à l’occasion de plusieurs scrutins a eu pour conséquence une radicalisation du parti tory. En 2024, les bons scores de Reform UK ont accentué la défaite du parti conservateur au bénéfice du Labour, emportant la désignation d’une leader tory très à droite (Kemi Badenoch) et une déperdition d’élus et de militants. Finalement, depuis 2014, le parti conservateur est devenu électoralement dépendant de l’extrême droite. Contraint à une véritable course à l’échalote avec le UKIP, puis avec Reform UK, il subit le même sort que les partis de droite modérée en Europe : la radicalisation d’une partie de ses cadres et de l’essentiel de son programme. Cette tactique, si elle a pendant un temps permis de gagner les élections, finit par jouer contre le parti lui-même. Sur le long terme, il n’y a pas de génie politique copieur des idées d’une autre formation politique. L’original l’emportera toujours. Tel fut le cas du Rassemblement national en France par rapport aux Républicains.

L’avenir du parti conservateur est plus qu’incertain. L’hypothèse de son éclipse au profit de Reform UK devient plus sérieuse, non seulement au regard des exemples étrangers, mais surtout en raison du fait que la vie politique britannique s’est structurée en partie depuis plus de dix ans autour des thématiques de l’extrême droite (Brexit et immigration, notamment). Le fait que le mouvement de Nigel Farage enregistre des victoires électorales conséquentes devient une constante dangereuse pour la démocratie libérale britannique. Il n’est pas encore possible de parler de succès structurel de Reform UK en seulement quelques mois et à l’aune des seuls résultats d’un scrutin local, mais sa progression fulgurante et durable dans les sondages le fait basculer dans une autre dimension.

Pour les conservateurs, il est sans doute temps de réfléchir à un projet innovant capable de se démarquer de l’héritage thatchérien et de la démagogie d’extrême droite. C’est un vaste chantier qui, nous semble-t-il, nécessite une ou un dirigeant d’envergure, ce que n’est pas Kemi Badenoch. Cependant, une autre option pourrait triompher : l’alliance plus ou moins assumée entre le parti tory et Reform UK (qui a pu être implicite lors des élections générales de 2015 et 2019, quand les conservateurs ont repris des idées de Nigel Farage).

Du côté du Labour, les sondages sont inquiétants, mais les marges de manœuvre et les perspectives pourraient s’avérer moins catastrophiques que pour les tories. Il apparaît que les électeurs a priori favorables au parti de gauche ne se sont pas mobilisés pour ces élections locales qui ont d’abord concernées des territoires conservateurs. Le sort de Keir Starmer lors des futures élections dépendra largement de ses résultats économiques et de sa capacité à soutenir les régions les plus défavorisées du nord de l’Angleterre. Il faut alors espérer que les réformes lancées aient un effet et que l’adoption à venir de l’Employment Rights Bill (qui vise à améliorer les droits des salariés)permettra aux travaillistes d’engranger des gains de popularité du côté des classes moyennes. Sous un angle plus politique, le parti travailliste jouit d’un avantage par rapport aux tories : l’absence d’extrême gauche susceptible de lui nuire. En outre, la bonne santé électorale des libéraux-démocrates (et des Verts dans une moindre mesure) pourrait contribuer, en cas de Parlement sans majorité lors des élections générales prévues au plus tard en 2029), à la constitution de coalitions modérées.

L’éclatement de la vie politique britannique (souhaité par une bonne part des électeurs) se poursuit donc en parallèle d’un tripartisme autour, soit des libéraux-démocrates, des nationalistes écossais, ou, demain, des démagogues d’extrême droite. Mais il se pourrait que les prochains scrutins, à l’image de celui de 2025, provoquent un rééquilibrage des rapports de force entre les travaillistes, les conservateurs, Reform UK, le SNP et libéraux-démocrates. À s’en tenir aux élections du 1er mai 2025 et aux sondages depuis l’automne 2024, l’hypothèse la plus probable ces derniers mois serait, à terme, le retour d’un Parlement sans majorité. À l’échelon local, ce phénomène est déjà bien amorcé, tandis que le nombre de conseillers indépendants augmente et que les conseils sans majorité sont désormais une constante. Reform UK n’est pas encore aux portes du pouvoir, mais il vampirise le parti conservateur et s’arroge des pans entiers du mur rouge du nord de l’Angleterre que les travaillistes avaient reconquis il y a moins d’un an. Si la survie du plus vieux parti britannique est en cause, le Labour porte de son côté l’éventuelle responsabilité de futurs triomphes de l’extrême droite si sa politique au gouvernement ne tient pas plus compte des citoyens les plus exposés à la crise. Après l’illusion du Levelling-up conservateur, ils ne pardonneront pas à l’autre grand parti britannique de les avoir trompés.

So What ? n° 30

Par Camille Bordère, docteure en droit, postdoctorante de la Chaire de Droit public et politique comparés

À la une de la lettre d’information de l’Observatoire du Brexit pour les mois de juin et de juillet 2024, un retour sur les élections générales, la campagne électorale menée par les différents partis et la composition du paysage politique britannique post-4 juillet.

So What n° 30

Une élection en tout point historique

Par Aurélien Antoine

Ce qui devait advenir advint : le parti travailliste (avec les forces de centre gauche dans leur ensemble, dont le Lib-dem) a terrassé les conservateurs. Un examen affiné des résultats justifie de pondérer l’engouement en faveur d’une alternance que beaucoup d’observateurs appelaient de leurs vœux en raison de l’impasse dans laquelle les conservateurs ont mené le pays. Quant à Reform UK, ce parti à la droite des tories que les commentateurs français se plaisaient à mettre en exergue afin de se rassurer sur le cas de la France prise d’une fièvre brune, son score est inédit, mais il ne doit pas non plus masquer des faiblesses.

Un triomphe travailliste à pondérer et un désastre inéluctable pour les conservateurs

À tout seigneur tout honneur : le Labour réalise le plus fort gain de son histoire en sièges et réussit une performance en nombre total de Members of Parliament (MPs), proche du record de 1997. Pour mémoire, les travaillistes avaient obtenu 418 sièges en 1997 et 412 en 2005 – niveau désormais égalé. Cependant, en 1997, les Communes comptaient 659 sièges puis 646 en 2005 contre 650 aujourd’hui. Par conséquent, en proportion du nombre de députés, les travaillistes tutoient le plus haut score de leur histoire. En nombre de voix, ce succès se traduit par une progression de 1,6 point. Le mur rouge de l’Angleterre, perdu en 2019, est reconquis, de même que plusieurs circonscriptions en Écosse. Le Labour réunit ainsi près de 34 % des suffrages. C’est bien moins qu’en 2017 (40 %), alors même que les travaillistes avaient échoué face aux conservateurs. En attirant près de 9,7 millions d’électeurs, le parti de Keir Starmer fait moins bien que Jeremy Corbyn en 2017 et 2019, deux élections marquées par une très forte participation (près de 70 %). Il faut remonter à 2005 pour trouver un chiffre aussi faible pour les travaillistes. Plusieurs motifs l’expliquent : la baisse de la participation (tombée à 60 %, soit environ 9 points de moins par rapport à 2017 et 7 par rapport à 2019), la percée des libéraux-démocrates, l’augmentation de l’adhésion aux verts et le retour d’un parti anti-immigration et anti-UE (voir infra). Le raz-de-marée travailliste doit donc être relativisé en raison de l’effet grossissant du mode de scrutin (le First-Past-The-Post)[1]. Cet enseignement doit rester à l’esprit de Keir Starmer, car il confirme que, malgré une campagne réussie, un programme au contenu prudent et une volonté louable d’apaisement reprise dans son premier discours après la nomination royale, sa victoire tient d’abord au rejet de 14 ans de conservatisme et au souhait d’alternance. La position du Labour s’avère, du point de vue des scores réalisés dans plusieurs circonscriptions, fragile.

Les conservateurs n’avaient finalement aucune chance de l’emporter. Le chiffon rouge d’un Parlement sans majorité, un temps agité, n’était qu’un subterfuge électoraliste ou une stratégie médiatique pour introduire une dose de suspens dans une campagne qui n’en avait pas. La seule question qui s’imposait à quelques jours du scrutin était alors de savoir quelle serait l’étendue de la débâcle électorale des tories. La réponse est sans appel : c’est un recul jamais connu à l’époque contemporaine. Avec 121 MPs, les tories font encore moins bien qu’en 1997 et 1906. C’est une perte nette de 246 sièges après la victoire de Boris Johnson qui avait submergé ses adversaires. Ce recul dépasse largement celui de 1997 (- 171 sièges) et de 1945 (-189 sièges). Il égale celui de 1906. En nombre de voix, cela représente un reflux d’environ 7,2 millions de voix par rapport à 2019. Les tories ne réunissent plus que 23,7 % des suffrages exprimés (contre 56,2 % en 2019). Ces chiffres sont assez vertigineux et encore plus marquants que ceux du parti travailliste. Le rejet est fort. Inutile de revenir sur les responsabilités des dirigeants conservateurs dans cette déroute que nous chroniquons depuis plusieurs années. Des considérations objectives expliquent accessoirement la défaite des troupes de Rishi Sunak : une succession de crises inédites en dehors même du Brexit, l’usure du pouvoir, et la concurrence de Reform UK. Logiquement, des figures importantes du parti ont perdu leur siège (ce qui n’est pas le cas du Premier ministre sortant). Penny Mordaunt, souvent mentionnée pour prendre la suite de Rishi Sunak à la tête des tories, devra y renoncer. Liz Truss a été écartée par les électeurs, payant sans doute son passage éclair et raté au 10 Downing Street. L’inénarrable et très droitier Jacob Rees-Mogg sort du Parlement, devancé de plus de dix points par le travailliste Dan Norris. En outre, ce ne sont pas moins de 12 membres du Cabinet (dont Gillian Keegan, ministre de l’Éducation ; Grant Shapps, ministre de la Défense ; Alex Chalk, ministre de la Justice) et 31 ministres du gouvernement élargi qui perdent leur siège. Face à ce fiasco électoral, Rishi Sunak n’a pu qu’annoncer sa démission en tant que leader du parti conservateur dans un discours très digne et plein de respect pour son adversaire qu’il a qualifié d’homme soucieux de l’intérêt général. Les tories devront donc désigner après l’été un énième chef, le 6e depuis 2016. Une crise de personnalité qui touche aussi le SNP.

Le recul confirmé du SNP

Depuis quelques mois, les sondages donnaient le SNP devancé par le Labour dans les intentions de vote en Écosse. La perspective toujours plus lointaine d’un nouveau référendum d’indépendance, les erreurs juridiques du gouvernement écossais et, surtout, les scandales qui ont touchés le parti au pouvoir ont eu des conséquences dévastatrices sur son électorat. En 2019, les nationalistes, encore dirigés par Nicola Sturgeon, avaient remporté 48 sièges. Troisième force politique à Westminster, le SNP disposait d’un statut enviable et était incontournable lors des débats clefs de ces dernières années, notamment quand il a fallu surmonter le Brexit. Désormais, le parti national écossais devra se contenter d’une dizaine de représentants aux Communes, le rapprochant de ses homologues du Plaid Cymru gallois qui double son nombre d’élus (4) et des partis nord-irlandais – sur lesquels Marie-Claire Considère Charon reviendra dans un second article. Cette perte sèche profite largement au parti travailliste. Avec 36 représentants écossais, le Labour fera sans doute une place plus importante au dialogue anglo-écossais, contrairement aux conservateurs. La gestion de l’après-élection par le chef du SNP, John Swinney, s’annonce difficile. Le prochain scrutin au Parlement de Holyrood en 2026 sera d’un intérêt majeur et sera aussi bien un test pour le SNP que les travaillistes. Ces derniers ne sont pas les seuls à profiter de la douche écossaise qui s’est abattue sur le parti nationaliste. Tel est également le cas des libéraux-démocrates.

La petite surprise libérale-démocrate et la poussée annoncée de Reform UK

Deux autres partis peuvent revendiquer un succès par rapport aux scrutins précédents : les libéraux-démocrates et Reform UK.

En ce qui concerne les premiers, les enquêtes d’opinion les mettaient rarement au-delà des 70 sièges. Le lib-dem dirigé par Ed Davey devient le troisième parti des Communes en dépassant ce seuil avec 72 MPs), marquant un gain presque inattendu par son ampleur. Le parti de centre gauche qui connut une grave crise après l’échec de sa participation à la coalition de 2010-2015 ne disposait que de 11 élus en 2019. Avec les élections de 2024, les lib-dems enregistrent leur meilleure performance en nombre de sièges, le précédent record étant de 62 sièges lors du scrutin de 2005 (les Communes comptaient 646 députés).

À l’instar des travaillistes, ce succès doit être minimisé. Les libéraux-démocrates sont loin de réaliser un score exceptionnel en nombre de voix : avec 3,5 millions d’électeurs, la formation politique est loin de son niveau de 2010 (un peu plus de 6,8 millions de voix). Les libéraux-démocrates tirent ainsi profit de l’abstention d’une partie de l’électorat conservateur et de sa captation par Reform UK.

La vague rouge qui a déferlé sur le Royaume-Uni ne doit pas occulter le bon score du parti xénophobe et anti-UE. Réunissant 14 % des électeurs, Reform UK envoie cinq députés à Westminster. C’est peu, mais symbolique puisque c’est la première fois depuis 1945 qu’un parti aussi radical à droite entre au Parlement. La montée de l’extrémisme s’apprécie également au regard des 4,1 millions de suffrages exprimés en faveur de Reform UK. En 2019, le positionnement de Boris Johnson et la réalisation concrète du Brexit avaient étouffé toute velléité politique de Nigel Farage et de ses proches. Le Brexit Party n’avait pas vraiment de raison d’être et le coût financier d’un engagement électoral aurait été exorbitant. Quant au UKIP (qui existe toujours, mais qui n’a plus de poids depuis le départ de Nigel Farage et la création du Brexit Party, puis de ReformUK), il avait obtenu de bons scores en 2015. Douglas Carswell avait gagné un siège, celui de Clacton qui a justement été remporté cette fois-ci par Nigel Farage après sept tentatives infructueuses aux élections générales. Avec 3,9 millions de voix, cette année 2015 demeurait la référence pour la carrière politique de Nigel Farage. En battant son score de 200 000 voix et en arrivant deuxième dans 98 circonscriptions malgré une faible participation, le leader de Reform UK peut être raisonnablement satisfait.

Il ne s’agit pas, pour autant, d’un raz-de-marée. À entendre plusieurs médias, et en lisant quelques sondages, Reform UK aurait dû obtenir un nombre de MPs plus ample (jusqu’à 18), certains prédisant en outre la mort du parti tory qui aurait suivi le destin de son homologue canadien en 1993. Les sondages sortis des urnes le 4 juillet à 23 h, heure de Paris, annonçaient un succès dans 13 circonscriptions. Par ailleurs, si les 4,1 millions de voix acquises cette année sont flatteurs, c’est inférieur au score réalisé en 2014 aux élections européennes par le UKIP (près de 4,4 millions de voix).

Finalement, le facteur le plus important à mentionner est la personnalité et la stratégie de Nigel Farage lui-même. Populaire et disruptif, le leader de Reform UK a permis l’envol des intentions de vote en sa faveur à partir du printemps. Avant l’annonce de sa candidature, elles plafonnaient. Cette forte personnalisation, les divisions puis les déroutes qui se sont succédé lors des élections dans lesquelles Nigel Farage n’était pas investi, posent la question de la pérennité et de la cohérence idéologique de Reform UK. C’est d’autant plus vrai que la formation a réalisé de piètres scores lors des dernières élections locales et qu’il n’a aucune assise en dehors de l’Angleterre.

Sous l’angle stratégique, en 2015, et plus encore en 2019, Nigel Farage avait conclu un deal implicite avec les tories pour limiter le nombre de candidatures de son parti, garantissant la victoire conservatrice dans certaines circonscriptions. En 2024, la ligne suivie fut tout autre. Incapable de s’éloigner durablement de l’arène politique, Nigel Farage a profité des déboires des conservateurs en matière d’immigration et du rapprochement assumé avec l’UE par Rishi Sunak pour se remettre en selle et en scène. La défaite assurée des tories rendait surtout le soutien indirect consenti en 2015 et 2019 improductif. Tout justifiait que Reform UK présentât des candidats dans l’ensemble des circonscriptions. L’abstention de nombreux partisans des conservateurs, la radicalisation même d’une minorité de responsables tory, et la volonté de rupture constatée chez les citoyens des États occidentaux en pleine crise démocratique ne pouvaient que favoriser une montée en puissance de Reform UK.

Les plus de 4 millions de suffrages obtenus, loin d’aboutir à un nombre de sièges impressionnant, sont en partie responsables de la déroute conservatrice. À partir des analyses publiées par le quotidien The Guardian, 180 sièges conservateurs auraient été perdus à cause de la présence du parti de Nigel Farage. Selon le Guardian, pour environ 15 sièges, la non-présentation de candidats de Reform UK aurait assurément permis aux tories de l’emporter. Il était annoncé que la configuration électorale de 2024 allait favoriser les travaillistes ; les résultats l’ont donc confirmé. Ces chiffres sont à prendre avec prudence, car il est difficile de déterminer par des projections ce qu’aurait été le comportement des citoyens dans un contexte électoral distinct. Il n’est pas sûr, loin de là, que tous les électeurs de Reform UK auraient porté leur suffrage sur le parti conservateur.

En dernier lieu, ces savantes analyses chiffrées n’enlèvent rien au fait que si Reform UK a tant augmenté, c’est bien de la responsabilité du parti conservateur du fait de l’échec de sa politique et de la banalisation d’idées simplistes venues de Nigel Farage – ancien tory qui a toujours fort bien assimilé les faiblesses de son premier parti. Pour l’heure, Reform UK n’est qu’un symptôme d’une crise de confiance logique dans le contexte actuel, mais il ne progresse pas tel un cancer qui rongerait la démocratie et les institutions britanniques. Conjoncturel plutôt que structurel, le score de la formation de Nigel Farage pourrait, en revanche, avoir une autre conséquence plus préoccupante : une radicalisation accrue de la frange droite des conservateurs qui est déjà réelle avec, à la clef, le soutien à des politiques publiques plus discriminatoires et attentatoires aux règles de droit. La désignation d’un nouveau leader après la période estivale doit être suivie avec intérêt, surtout si elle porte une personnalité comme Suella Braverman à la tête du parti.

Conclusion

Le désamour des partis traditionnels que dissimule le triomphe travailliste est réel. La tâche de Keir Starmer n’en sera que plus lourde afin de restaurer la confiance dans un cadre international qui limite toujours plus les marges de manœuvre des gouvernements.

Pour conclure ce récapitulatif, d’autres faits marquants doivent être mentionnés. La Chambre des Communes se féminise encore avec plus de 260 députées élues, soit près de 40 % des effectifs (ce qui est trop peu, sauf pour les libéraux-démocrates qui satisfont l’exigence de parité avec 32 députées). Six MPs sont indépendants, sans affiliation partisane – un record depuis 1950. Parmi eux, nous retrouverons Jeremy Corbyn, l’ancien chef du Labour exclu en 2020 pour ne pas avoir suffisamment agi contre l’antisémitisme au sein du parti. Dernière formation à connaître une issue heureuse et historique : les Verts qui passent d’une à quatre élus, dont trois femmes.

Le Parlement se réunira le 9 juillet prochain et devra élire le Speaker. Dans la mesure où Lindsay Hoyle, le président sortant, a été réélu sans affiliation comme le veut une convention constitutionnelle, il devrait conserver sa place. Le discours du trône suivra le 17 juillet avant que le Parlement ne suspende ses travaux du 23 juillet au 24 août.

Du côté du gouvernement, les nominations ministérielles ont été annoncées en fin d’après-midi, le 5 juillet. La féminisation des principaux postes du gouvernement est notable avec Angela Rayer désignée vice-Première ministre (en sus du portefeuille du Levelling up) et la première chancelière de l’Échiquier en la personne de Rachel Reeves. Sont également nommées : Yvette Cooper, ministre de l’Intérieur, et Shabana Mahmood, ministre de la Justice. Hormis la féminisation accrue de postes clefs, l’équipe de Keir Starmer fait une place marquée à la diversité sociale et des intelligences. Une bonne nouvelle porteuse d’espoirs qui ne devront pas être déçus.


[1] Pour une analyse, v. notre article “Le First-Past-The-Post au Royaume-Uni. Pour une approche systémique”, in Mélanges en l’honneur de Dominique Turpin, LGDJ, coll. Des Mélanges du Centre Michel de l’Hospital, 2017,

Les élections locales de 2024 : analyses et perspectives

Par Aurélien Antoine

Les élections locales en Angleterre et au pays de Galles qui se sont déroulées le jeudi 2 mai dernier se sont une nouvelle fois soldées par une défaite retentissante du parti conservateur après celles de 2023 et de 2022. Les précédents scrutins ne leur avaient pas été favorables, mais celui qui s’est déroulé en ce début de printemps était attendu avec intérêt dans la mesure où il s’agissait de la dernière campagne électorale avant celle prévue pour les sièges du Parlement de Westminster. L’autre spécificité de ce scrutin tient au fait que les plus importantes métropoles anglaises désignaient leur maire, dont le Grand Londres[1]. Avant de tirer les enseignements de la défaite des tories, il convient au préalable d’en déterminer l’étendue qui a été minimisée par leur leader et Premier ministre, Rishi Sunak.

I. L’étendue inédite de la défaite conservatrice

Les élections du 2 mai avaient pour objet de renouveler 2600 conseillers locaux dans plus de 100 territoires. En outre, 10 maires métropolitains devaient être désignés parmi les plus grandes villes anglaises. Qu’il s’agisse de la première ou de la seconde dimension du scrutin, les conservateurs avaient bien peu de motifs d’être satisfaits des résultats.

  • L’issue du scrutin renouvelant les conseils locaux et les maires métropolitains

Les travaillistes ont remporté 1158 sièges sur 2600 (soit 186 élus en sus) et contrôlent désormais 51 conseils des 107 qui étaient concernés par ce scrutin (soit un gain de huit conseils). Pour leur part, les libéraux-démocrates sont passés de 104 à 522 élus et, surtout, dirigent 12 conseils contre 2 auparavant. Il convient de noter que les conseillers de petits partis ou sans étiquette ont nettement progressé au point que leurs scores additionnés à celui des libéraux-démocrates sont supérieurs à celui des conservateurs. En effet, avec une augmentation de 184 conseillers, les autres partis ou indépendants comptent 463 conseillers (ce qui fait, avec les libéraux-démocrates, 985 conseillers en tout).

Source : BBC (https://www.bbc.com/news/articles/c8v36l6d54do)

L’énoncé de ces chiffres permet de saisir en négatif l’étendue de la Bérézina électorale pour les conservateurs. En perdant 474 sièges, ils ne disposent plus que de 515 élus sur les 2600 renouvelés. C’est un record depuis 1998 et un reflux majeur de 474 élus et de 10 conseils par rapport au scrutin de 2021 qui portait sur les mêmes territoires. La répartition des conseillers et des conseils se présente désormais de la façon suivante en Angleterre, au pays de Galles et en Écosse[2] :

Sources : http://opencouncildata.co.uk/

Le graphique produit par le quotidien The Guardian permet de matérialiser visuellement la situation critique dans laquelle se trouvent les conservateurs, ce que confirment les résultats pour les maires directement élus.

  • L’élection des maires des aires métropolitaines

Avant d’évoquer précisément l’issue du scrutin de mai 2024, il n’est pas inutile de rappeler que ce sont quelques-unes des principales agglomérations anglaises qui sont concernées. Prévue par une loi de 2000 (Local Government Act), l’élection directe des chefs des exécutifs locaux (mayor) ne pouvait être possible qu’après l’accord des populations par référendum (y compris à la suite d’une pétition depuis le Localism Act de 2011) ou, depuis 2007, par l’adoption d’une résolution des conseils locaux eux-mêmes (Local Government and Public Involvement in Health Act)[3]. Les citoyens se sont, dans un premier temps, majoritairement exprimés contre cette option. En 2006, seules douze villes avaient choisi l’élection directe du maire[4]. En ce qui concerne le Grand Londres et les grandes métropoles anglaises, deux textes spécifiques ont été adoptés par le Parlement : le Greater London Authority Act 1999 et le Cities and Local Government Devolution Act 2016. Pour ces aires métropolitaines, les pouvoirs des autorités locales sont distincts de ceux prévus par le Local Government Act de 2000. À l’heure actuelle, 13 villes et 11 aires métropolitaines, en plus du Grand Londres, choisissent leur maire directement. La première élection en vertu de la loi de 2016 avait vu les conservateurs remporter quatre des six postes de maires en jeu (Cambridgeshire and Peterborough, Tees Valley, West of England, et les West Midlands ; Greater Manchester et Liverpool City Region revenant aux travaillistes). La métropole du South Yorkshire désigna en 2018 et 2022 un maire travailliste.En 2021, les tories ont perdu Cambridgeshire and Peterborough et West England tout en étant largement battus par la candidate du labour lors des toutes premières élections du West Yorkshire. Après la déroute du mois de mai, ils ne conservent plus que Tees Valley (métropole du nord de l’Angleterre), alors que, pour ce scrutin, les citoyens des collectivités de l’East Midlands, de North East (Tyne and Wear), et de York and North Yorkshire votaient pour la première fois pour élire directement leur maire. Les élections du maire du Grand Londres ont plus de retentissement à l’étranger. Inauguré en 2000 avec la victoire de Ken Linvingston en tant qu’indépendant (avant d’être réélu sous l’étiquette travailliste en 2004), ce scrutin fut remporté pour deux mandats par Boris Johnson en 2008 et 2012. Sadiq Khan vient de gagner assez largement sa troisième élection, un record.

Source : https://www.breakingnews.ie/

Quiconque a en tête la géographie électorale et les chiffres mentionnés précédemment peut s’inquiéter du sort des conservateurs lors des prochaines échéances électorales au Parlement. La défaite à l’élection partielle de Blackpool South à la suite d’un scandale qui a touché le député conservateur sortant n’a fait que confirmer une tendance forte depuis plusieurs années. Comme toute personnalité qui se respecte, Rishi Sunak a tenté de relativiser la débâcle de son parti, sans convaincre pour autant.

II. La relativisation sophistique des résultats par le Premier ministre

Au lendemain des élections, Rishi Sunak a tenté de minimiser leur portée en rappelant qu’elles étaient centrées sur l’Angleterre, partielles et dépendantes du contexte local qui n’est pas celui de Westminster. S’il a bien admis que beaucoup restait à accomplir et que les résultats lui laissaient un goût amer, le Premier ministre se veut naturellement combatif : le bilan de sa politique ne devra être évalué que dans quelques mois, lorsque les élections des membres des Communes (dont la date n’est toujours pas fixée) se dérouleront.

Rishi Sunak peut difficilement tenir un discours contraire. Néanmoins, il a soutenu, avec d’autres conservateurs, que rien n’était encore fait malgré des sondages particulièrement défavorables au parti tory. Alors que le parti travailliste continue de se maintenir aux alentours des 40-45% des intentions de vote, les conservateurs plafonnent à 24 %. Cet écart n’empêche pas le Premier ministre de considérer qu’un parlement sans majorité (Hung Parliament) sortira des urnes à l’automne. Depuis la surprise des résultats de 2010 qui ont connu une telle issue alors que les sondages donnaient les conservateurs vainqueurs, l’argument est régulièrement repris. Cependant, Rishi Sunak s’est appuyé sur une analyse de deux chercheurs du Nuffield College d’Oxford qui dirigent le laboratoire The Elections Centre, Colin Rallings et Michael Thrasher, pour démontrer qu’en aucun cas les élections locales ne permettent de déduire une large victoire travailliste à venir cet automne. En transposant les résultats locaux à l’échelle nationale, ils estiment que, si le Labour arrive bien en tête, il n’emportera pas la majorité des sièges. Pour plusieurs journalistes, la rupture entre le parti de gauche et certains de ses électeurs (notamment de confession musulmane) expliquerait le risque de Hung Parliament. Selon les chiffres des deux experts, le parti travailliste réunit 34 % des votes sur l’ensemble du pays contre 25 % pour les conservateurs – ce qui représente, à quelques points près, le partage qui résultait de 2023. Les travaillistes perdent même deux points par rapport au précédent scrutin[5].

Source : BBC

Pour Rishi Sunak, cette interprétation permet d’affirmer que les travaillistes chercheront à conclure une alliance avec d’autres partis (libéraux-démocrates, verts, nationalistes écossais), ce qui mènerait le Royaume-Uni à « un désastre » (alors que les derniers à avoir gouverné avec un Parlement sans majorité en s’alliant avec les libéraux-démocrates entre 2010 et 2015 sont les conservateurs eux-mêmes…).

De nombreuses critiques ont été émises à l’encontre des conclusions de Colin Rallings et Michael Thrasher, notamment de la part d’autres chercheurs ou analystes qui concluent à la difficulté de transposer des résultats locaux à l’échelle nationale et qu’un vote exprimé dans un contexte particulier n’est pas une projection.

Quels que soient les enseignements à tirer du scrutin, les adversaires de Rishi Sunak au sein même du parti conservateur n’ont guère été convaincus par ses arguments. Suella Braverman, qui se voit déjà en successeur de Rishi Sunak dont l’avenir politique demeure sombre, a déclaré que la stratégie du chef tory ne fonctionnait pas. L’ancienne ministre de l’Intérieur a cependant rejeté l’idée de changer de leader seulement quelques mois avant les élections générales alors que des rumeurs laissaient entendre que Penny Mordaunt aurait fait une meilleure candidate pour diriger les tories. Souhaitant sans doute que l’actuel locataire du 10 Downing Street qu’elle apprécie peu boive le calice jusqu’à la lie pour s’en débarrasser, Suella Braverman a souligné que Rishi Sunak conduisait les conservateurs depuis 18 mois et qu’il a fait des choix dont il doit tirer les conséquences en les assumant. Selon elle, la difficulté viendrait du fait que les électeurs conservateurs seraient « en grève » et souhaiteraient une politique véritablement tory, c’est-à-dire encore plus extrémiste en faisant la part belle aux baisses d’impôts, en suivant un traitement toujours plus drastique de la question migratoire et en prévoyant la sortie du système de la Convention européenne des droits de l’Homme. Le positionnement de Suella Braverman n’a rien d’original, non seulement dans l’histoire du parti conservateur, mais également à l’égard du succès actuel en Occident des idéologies d’extrême droite. Hormis la question démagogique de la fiscalité, il n’est pas certain que quelques-uns des thèmes évoqués par l’ancienne membre du Cabinet de Rishi Sunak soient au cœur des préoccupations des citoyens y compris favorables aux tories. Selon une étude d’opinion relayée par le Telegraph en avril dernier, seulement une moitié des électeurs proconservateurs souhaitent un retrait du Royaume-Uni de la Convention européenne des droits de l’Homme. Les sondages de l’organisme YouGov montrent en outre que les citoyens considèrent l’économie et la santé comme les deux dossiers les plus importants, l’immigration n’apparaissant qu’en troisième position et la sécurité au même niveau que l’environnement et le logement.

La diversité des analyses et des opinions émises à la sortie du scrutin démontre deux choses : la difficulté des conservateurs à se réconcilier, ce qui favorise la multiplication des velléités politiques (même Liz Truss rêve d’un retour en créant un mouvement dans le parti, les Popular Conservatives ou PopCons) et les quelques incertitudes qui planent sur l’étendue de la victoire future du parti travailliste qui doit demeurer prudent et mobilisé pour éviter une relative déconvenue à la fin de l’année.

III. Les suites indécises du scrutin

Comme nous l’avons souligné précédemment, il ne faudrait pas tirer des conclusions hâtives des élections locales de 2024 et en faire un tour de chauffe révélateur de ce qui se déroulera ultérieurement. Plusieurs arguments plus pertinents que la projection de Colin Rallings et Michael Thrasher viennent au soutien de la nécessaire relativisation des résultats de ce mois de mai.

Cette remarque s’impose d’abord pour les travaillistes a un quintuple titre :

– le scrutin en plus d’être local, n’a concerné que quelques territoires anglais sans que le score réalisé en nombre de voix rapporté aux précédents scrutins démontre un engouement réel pour le Labour.

– l’électorat, dans un contexte de crises multiples, est volatil. Il faut rappeler, à cet égard, qu’il y a à peine trois ans, les conservateurs avaient réalisé un score leur permettant de dominer les travaillistes en nombre de suffrages exprimés à l’échelle nationale. Cette volatilité peut résulter du contexte (en 2021, le succès anglais de l’un des premiers vaccins contre la Covid-19). Plus récemment, Keir Starmer a favorisé les prises de distance de l’électorat de confession musulmane du fait de ses tergiversations sur le conflit au Moyen-Orient, en particulier lors du débat à Westminster sur la résolution travailliste appelant à un cessez-le-feu (épisode qui a sérieusement mis en difficulté le Speaker, Lindsay Hoyle, accusé de manquer d’impartialité). L’un des éditorialistes du Guardian, Martin Kettle, a sans doute raison d’affirmer que « si Keir Starmer n’y prend pas garde, Gaza pourrait être pour lui ce que la guerre en Irak a été pour Tony Blair » (c’est-à-dire le début de la fin).

– En plus du positionnement sur la guerre israélo-palestinienne, le Labour peine toujours à trouver un équilibre sur ce sujet alors qu’il continue d’avoir maille à partir avec l’antisémitisme d’extrême gauche en son sein. En février, Keir Starmer a tardé à retirer le soutien du parti à son candidat de la circonscription de Rochdale, Azhar Ali, qui avait tenu des propos déplacés à l’encontre d’Israël. Le candidat indépendant, ancien membre du parti, George Galloway, l’a largement emporté malgré ses sorties polémiques également hostiles à l’État juif.

– Les impairs de la direction du parti ne se limitent pas à la gestion chaotique des sujets internationaux. Une députée conservatrice, Natalie Elphicke, a fait défection de son parti pour rallier le Labour, alors même qu’elle est considérée comme étant très à droite et qu’elle siège au Parlement pour la circonscription de son désormais ancien mari qui avait dû démissionner du fait d’une condamnation pour agression sexuelle. Elle-même a fait l’objet d’une suspension de la Chambre des Communes après avoir tenté d’influence le juge qui présidait le procès de son ex-mari. Son soutien aux politiques anti-immigration et ses votes à la Chambre hostiles aux textes visant à lutter contre le changement climatique la rendent peu compatible avec certaines des orientations majeures du programme travailliste. En acceptant cette élue de la circonscription de Douvres, Keir Starmer a sans doute voulu pointer l’incurie du gouvernement conservateur dans la gestion des problèmes migratoires et accentuer l’érosion de la majorité tory aux Communes. La décision du dirigeant travailliste n’en a pas moins suscité l’ire d’une partie de ses troupes.

– Enfin, et il s’agit d’un problème ancien, Keir Starmer n’inspire pas forcément confiance chez les citoyens. S’il venait à devenir Premier ministre, ce serait sans doute par rejet de plus de 14 ans de conservatisme qui correspondent à un indubitable déclin du Royaume-Uni. Selon les sondages de l’institut YouGov, 43 % des personnes interrogées n’accordent pas leur confiance au chef du Labour. Dans une autre étude, 53 % des sondés ont une opinion défavorable à son encontre, quand bien même il est un leader plus apprécié par rapport à ses concurrents et que Rishi Sunak est le plus détesté. Sur le fond, la doctrine de Keir Starmer n’est pas forcément d’une grande limpidité au point que l’hebdomadaire The Newstatesman s’interrogeait sur le point de savoir ce qu’était le « Starmerism ».

Les conservateurs pourraient donc être rassurés à la lecture des vicissitudes qui touchent les travaillistes et qui sont susceptibles de leur faire perdre de précieux points lors des élections générales. Cependant, en plus du rejet dont il fait l’objet, le parti tory doit de nouveau faire face à une formation politique qui le concurrence à sa droite et dont les résultats aux élections locales, là où elle présentait des candidats, sont loin d’être anecdotiques. Reform UK, dirigé par Catherine Blaiklock et soutenu par Nigel Farage, connaît une dynamique qui, si elle ne lui a pas permis de remporter un nombre notable de sièges (deux seulement), lui a permis d’empiéter allègrement sur l’électorat conservateur. En outre, Reform UK devrait tirer un bénéfice indirect des scores des partis européens amis aux élections européennes (la formation conduite par Nigel Farage était arrivée en tête de ce scrutin en 2019). Si le système électoral du first-past-the-post applicable à la désignation des MPs n’est pas favorable aux petits partis, le passage des électeurs tories les plus à droite vers Reform UK est une menace indiscutable qui avantagerait les travaillistes. Lors de l’élection partielle de South Blackpool remportée par les travaillistes le 2 mai, le candidat de Reform UK s’est placé en troisième position à seulement 117 voix de son opposant conservateur. C’est évidemment en prenant en compte cette donnée que Suella Braverman et ses proches multiplient les appels à une droitisation de la politique du Gouvernement.

Source : BBC

Deux autres facteurs, à la portée encore plus indécise, joueront un rôle déterminant lors des prochaines élections générales : le score des libéraux-démocrates et de celui du Scottish National Party. Les premiers ont tendance à réaliser des performances décevantes lors des scrutins nationaux (sauf en 2010), mais ils se maintiennent à un niveau satisfaisant. Il ne faudrait pas exclure l’hypothèse d’un bon score dans des circonscriptions conservatrices du sud de l’Angleterre.

Bien plus au nord, la récente crise politique qui a touché le parti au pouvoir en Écosse (voir So What ? n° 28) s’ajoute à une succession de déconvenues qui devrait se solder par un reflux du nombre de députés envoyés à Westminster par le SNP. Les électeurs de ce parti, dont le programme économique est proche de celui des travaillistes, pourraient donc porter leurs suffrages en faveur du Labour. Selon les dernières études de l’institut IPSOS, les travaillistes progressent nettement depuis 2022 et, selon YouGov, un dernier sondage les place devant le SNP en intentions de vote au Parlement écossais dans un contexte de recul du soutien à l’indépendance (54 % des personnes interrogées s’expriment désormais contre).

Source : IPSOS Scottish Political Monitor

Source : YouGov

Même si les planètes de l’univers politique britannique sont loin d’être complètement alignées pour que les prochaines élections au Parlement se soldent par un triomphe travailliste, l’état des lieux qui vient d’être dressé a de quoi les rendre confiants. Keir Starmer et ses troupes doivent demeurer prudents et surtout garder à l’esprit que, pour l’heure, une éventuelle victoire serait avant tout le résultat d’une volonté de changement et de rejet d’un parti conservateur qui a incontestablement renoué avec le label de nasty party.


[1] Comme à chaque élection locale, un parti des police and crime commissioners ont été renouvelés. Ce corps a été créé par le Police Reform and Social Responsibility Act 2011 afin de remplacer les autorités de police anglaises et galloise (à l’exception de Londres). En Écosse et en Irlande du Nord, ce domaine relève des compétences dévolues. Leurs fonctions sont de cinq ordres : conduire la politique de sécurité publique, fixer le budget de la police locale, déterminer la part des impôts locaux allouée à la police, informer les usagers du travail de la police, et nommer le chief constable (le chef de la police locale).

[2] 112 conseils locaux d’Angleterre ne sont pas contrôlés par un parti majoritaire.

[3] V. M. Sandford, Directly-elected mayors, House of Commons Library, Research Briefing n° 05000, mai 2024, 21 p.

[4] La loi prévoit qu’un maire directement élu peut être également député. Toutefois, ce cas de figure ne s’est jamais présenté puisque lorsque le cumul aurait pu être possible, l’élu concerné q démissionné de son poste de MP (Peter Soulsby, maire de Leicester).

[5] E. Uberoi, Local elections 2023 : Results and analysis, House of Commons Library, Research briefing n° 9798, mai 2023, p. 21-22.