Par Marie-Claire Considère-Charon, Professeure émérite en Civilisation britannique
Récemment publiés : Géopolitique du Royaume-Uni, PUF, 2026 ; La question irlandaise : enjeu crucial du Brexit, Dalloz, coll. Les Sens du Droit, 2026.

Après la cuisante défaite du Labour aux élections locales du 7 mai 2026 et la montée en puissance de Reform UK, le désaveu de la ligne politique de Keir Starmer a provoqué une crise interne au sein du parti travailliste, qui a fini par aboutir à la démission du chef du gouvernement. Le maire de Manchester, Andy Burnham, s’est très vite imposé comme le mieux à même de lui succéder. Sa large victoire à l’élection partielle de Makerfield du 18 juin 2026, avec 54,8 % des voix, soit 10 % de plus que n’avait réalisé le parti travailliste en 2024, lui a permis de reprendre place à Westminster, et son élection à la tête du parti travailliste lui a ouvert la porte du 10 Downing Street. Elle fait de lui, comme il l’a rappelé dans son discours d’investiture, le septième Premier ministre depuis 2016. Confronté aux mêmes contraintes que son prédécesseur, qu’elles soient politiques, budgétaires ou internationales, comment peut-il réussir à relever les multiples défis qui l’attendent, là où son prédécesseur, tout aussi résolu à changer le pays, a échoué ?
Un profil en partie atypique
Si Andy Burnham est apparu comme l’homme providentiel capable de restaurer la crédibilité et la place de son parti, ainsi que de ramener nombre d’électeurs vers le Labour, il présente un profil de dirigeant que l’on pourrait qualifier en partie d’atypique. Il est le premier des chefs de gouvernement britanniques à avoir étudié l’anglais à l’Université. Diplômé d’une licence d’anglais de Fitzwilliam College, Cambridge, il devrait pouvoir, selon le Chancelier de cette célèbre institution, Lord Chris Smith, apporter à son rôle de dirigeant la part d’humanité nourrie par sa culture littéraire. Il est également le premier dirigeant catholique du Royaume-Uni qui, malgré un nom saxon, est d’ascendance irlandaise.
Après avoir rejoint le parti travailliste dès l’âge de 15 ans, il s’est très vite tourné vers la politique pour exercer les fonctions d’assistant parlementaire, puis de conseiller auprès du secrétaire d’État à la Culture. Élu à la Chambre des Communes pour la première fois en 2001 dans la circonscription de Leigh du Grand Manchester, il a depuis occupé plusieurs postes ministériels sous les gouvernements de Tony Blair (en tant que sous-secrétaire d’État parlementaire au ministère de l’Intérieur de 2005 à 2006 et ministre d’État chargé de la mise en œuvre et de la qualité au ministère de la Santé de 2006 à 2007). Sous la direction de Gordon Brown, il a été secrétaire d’État au Trésor de 2007 à 2008, ministre de la Culture, des Médias et des Sports de 2008 à 2009, et enfin ministre de la Santé de 2009 à 2010.
En 201, il est désigné comme le candidat travailliste à la mairie du Grand Manchester et démissionne de son rôle d’élu de Westminster. Il sera de 2017 à 2026 le premier à assumer les fonctions de maire de la métropole du nord-ouest. Après avoir longtemps rêvé d’un destin national, c’est en juin 2026 que, grâce à la démission de l’élu de la circonscription de Makerfield, Josh Simons, il parvient à orchestrer son retour à Westminster. En tant que candidat unique, il se hisse à la tête de son parti, en s’assurant le soutien de 379 députés sur 403 ainsi que de la plupart des syndicats liés à son parti. Cinq mois auparavant, sa candidature à l’élection partielle de Gorton and Denton avait été rejetée par le Comité exécutif national du parti, décision qualifiée d’erreur par l’ancienne vice-Première ministre Angela Rayner. Il s’était alors retranché dans sa mairie de Manchester pour y poursuivre la mise en œuvre des projets ambitieux entrepris au profit de la grande métropole.
L’émergence du “manchesterisme“
Celui qu’on a surnommé « le Roi du Nord » a consacré beaucoup d’énergie à transformer sa région, qui porte encore les séquelles de la désindustrialisation des années 1980. Ardent défenseur de la décentralisation (devolution) Andy Burnham a fait du transfert des pouvoirs du centre vers les autorités locales son cheval de bataille. Il s’est ainsi beaucoup investi dans la reprise en main par la municipalité des transports locaux au niveau du grand Manchester, grâce à la mise sous franchise d’un réseau d’opérateurs privés (bee network).ll est également parvenu à maîtriser la gestion du budget de la santé et de l’aide sociale, transférées à Manchester depuis 2016. Sa lutte contre le sans-abrisme a conduit à une diminution de moitié des personnes qui dormaient dans la rue.
Si Burnham peut revendiquer une mesure phare dans le domaine des transports, très favorable aux usagers grâce à un réseau de bus (Bee Network) à Manchester, il n’a toutefois pas réussi, comme il le souhaitait, à appliquer son modèle de gestion publique à d’autres secteurs comme la distribution de l’eau où il s’est heurté à de fortes résistances.
Par-delà les mesures pragmatiques déployées dans les services publics, le manchestérisme constitue également une stratégie industrielle territoriale, visant à mettre fin au néolibéralisme, et à promouvoir un modèle de socialisme qui soit favorable aux entreprises et attire les investissements (business-friendly socialism).
Opérer une véritable rupture
Une fois nommé à la tête du gouvernement, c’est sur un constat d’échec des politiques pratiquées depuis des décennies que Burnham a décidé de transformer le mode de fonctionnement de son pays : « nous n’avons pas été assez bons et nous devons faire mieux » a-t-il déclaré, à l’occasion de son premier discours de chef de gouvernement. Sans les nommer, Burnham a invoqué les orientations néfastes prises par les gouvernements conservateurs et leurs politiques de désindustrialisation et privatisation associées aux coupes sévères dans les secteurs publics, dont les conséquences se font encore ressentir. Il a promis de redonner l’espoir à des millions de gens et de mettre en place les changements que tous attendent.
Si son prédécesseur a été longtemps critiqué pour son absence de plan, il entend bien convaincre qu’il en a un, qui puisse lui permettre de réaliser son grand dessein : « un nouveau plan sur dix ans sera présenté qui précisera la voie tracée par le gouvernement pour y parvenir » a-t-il expliqué. La priorité sera de stabiliser l’économie et de répondre aux difficultés du quotidien des citoyens confrontés à la vie chère et à des services publics inadaptés et défaillants. Parmi les mesures pragmatiques et collaboratives figure celle de placer « les produits de première nécessité sous un contrôle public renforcé afin qu’ils redeviennent abordables pour vous », ainsi que de « rendre les services aux usagers comme les transports accessibles à tous ».
La décentralisation, la clé du renouveau économique
Avant même son arrivée au gouvernement, Burnham s’est montré résolu à tracer « une nouvelle voie » pour le Labour qui puisse déboucher sur un renouveau économique fondé sur la décentralisation, la réindustrialisation, le soutien aux petites entreprises. Il entend donner davantage de contrôle aux collectivités locales dans les domaines comme le logement et les transports. Seule cette voie peut, selon lui, garantir le rééquilibrage régional au profit des régions laissées pour compte comme celles du nord et du centre de l’Angleterre.
Ces idées ne sont pas neuves et ont déjà surgi dans les débats politiques des décennies précédentes et dans les critiques contre l’hypercentralisation du pays. Avide de conquérir les bastions travaillistes de l’Angleterre post-industrielle, Boris Johnson a lancé son programme du nivellement par le haut (levelling up) destiné à réduire les inégalités territoriales au Royaume-Uni. Malgré la rhétorique grandiloquente du Premier ministre, ce programme s’est soldé par un échec, largement dû au manque d’investissements significatifs mais également au mode de fonctionnement institutionnel, où les diverses autorités locales sont en concurrence constante pour obtenir du pouvoir central des financements et davantage d’autonomie.
Arrivé au gouvernement en 2024, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé son intention de mieux répartir le pouvoir et l’autorité à travers le pays. Il a promis dans le manifeste du parti travailliste de 2024, une « révolution de la décentralisation » pour « relancer la croissance économique » qui devait reconnaître le rôle essentiel des responsables locaux dans le soutien à la croissance au profit des communautés et des ménages.
Le ministère du Logement, des Collectivités locales et du Gouvernement (MHCLG), dirigé par Angela Rayner, a publié fin 2024 un ambitieux livre blanc sur la décentralisation en Angleterre (English Devolution White Paper and partnership, Foundations for growth), désormais largement inscrit dans la loi de mai 2026 sur la décentralisation en Angleterre (English Devolution and Community Act 2026). Il est assorti d’un plan prévoyant l’instauration de maires partout dans le pays et une nouvelle catégorie juridique d’« autorité stratégique ». Mais le gouvernement de Starmer n’a manifestement pas réussi à mener à bien ce vaste projet et les inégalités régionales persistent.
En 2024, avec son homologue du nord-ouest, Steve Rotheram, maire de la métropole de Liverpool, Burnham a publié un ouvrage intitulé Head North : A Rallying Cry for a More Equal Britain. Les deux responsables politiques y proposent un plan en dix points visant à « refondre » l’organisation du pays, selon l’idée que les progrès nécessaires dans divers domaines sociaux, requièrent un nouvel ensemble de principes et de règles en vue d’un meilleur fonctionnement de l’État britannique. Étant donné les écarts de richesse et de productivité considérables entre le nord et le sud de l’Angleterre, il leur est apparu nécessaire de pallier les défaillances de Whitehall à l’égard des régions autres que le sud-est, en dotant les maires de davantage de pouvoirs.
Think local, Act national
Andy Burnham s’est engagé à être un dirigeant « pour le nord et le sud, pour l’Écosse, pour le pays de Galles et pour l’Irlande du Nord, ainsi que pour chaque ville et chaque commune de chaque nation et région de ce grand pays ».Une fois à la tête du pays, le Premier ministre, qui s’inscrit dans la continuité de Starmer à cet égard, entend accélérer la « révolution » amorcée par son prédécesseur, et mettre en place une véritable décentralisation qui, selon lui, contribuera à mieux répartir les ressources à travers le pays, générer une nouvelle dynamique de croissance et améliorer le bien-être social des « gens ordinaires ».
La doctrine politico-économique du manchestérisme, appliquée à l’échelle du pays consiste à desserrer l’étau de l’État unitaire fortement centralisé, qu’est le Royaume-Uni, où seulement 20 % des ressources des collectivités territoriales proviennent de la fiscalité locale. Afin de donner une nouvelle impulsion aux régions longtemps délaissées par les autorités centrales, l’ancien maire de Manchester entend transposer la méthode et les objectifs qu’il a mis en œuvre dans sa gestion de la métropole du nord-ouest à l’échelle nationale. Il a centré son programme politique sur le transfert des pouvoirs et du contrôle financier de Westminster vers les maires locaux et les collectivités régionales.
Son programme de politique économique, « typiquement travailliste » selon ses propos, prévoit un rééquilibrage des ressources allouées aux régions ainsi que la réindustrialisation de celles qui souffrent d’un manque d’investissements et de productivité. Dans le domaine des transports il a dénoncé la concentration des investissements dans le sud de l’Angleterre et a appelé à investir davantage dans les infrastructures du nord de l’Angleterre, très mal desservi avec une seule ligne ferroviaire au départ de la gare d’Euston à Londres vers le centre de Manchester (West Coast Main Line).
C’est également dans le cadre de la décentralisation que le nouveau Premier ministre a décidé de créer un « gouvernement bis » (Number 10 North) à Manchester pour en finir avec la concentration historique du pouvoir à Londres et agir au plus près des intérêts des régions. Pour justifier sa démarche, Burnham invoque le principe de la politique régionale allemande qui, depuis la réunification du pays, a insisté sur la garantie de conditions de vie équivalentes entre toutes les régions (gleichwertige Lebenverhältnisse), et fait de la réduction des inégalités territoriales un objectif politique perpétuel.
Étendre les accords de dévolution dans les régions périphériques
Quant aux administrations décentralisées de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande du Nord, Burnham, qui reconnait l’importance d’entretenir de bonnes relations avec leurs responsables, a promis de nouvelles occasions d’étendre les accords de dévolution. Il s’est montré disposé à inverser la tendance qui s’est révélée à la faveur du Brexit, selon laquelle Londres a repris la main sur le processus décisionnel dans les régions périphériques du Royaume. Force est de constater que la décision anglo-centrique de sortir de l’Union européenne n’était guère compatible avec les spécificités historiques, économiques et culturelles de l’Écosse et de l’Irlande du Nord, qui ont majoritairement voté contre le Brexit.
Patrick Maguire, commentateur politique en chef au Times, a déclaré qu’Andy Burnham ne considérerait pas l’Irlande du Nord comme une « question secondaire ». Ayant été à la tête d’une région, « il sait comment cela fonctionne », a-t-il ajouté. Le 14 mars 2026 à Belfast, le Premier ministre, alors maire de Manchester, a prononcé un discours au Congrès annuel de l’Alliance, le parti nord-irlandais qui entend transcender le clivage confessionnel. En évoquant la chanson populaire « Northern Industrial town » qui fait référence à Belfast et non à Leeds, Manchester, Liverpool ou Sheffield., il a rappelé que son arrière-grand-père avait quitté la petite ville irlandaise de Drogheda à la fin du XIXe siècle pour les docks de Liverpool et souligné l’importance, à ses yeux, de la coopération industrielle avec l’Irlande du Nord, au nom d’une communauté historique entre « les Nords » du Royaume.
En amont des Jeux du Commonwealth, qui se dérouleront à Glasgow du 23 juillet au 2 août 2026, le Premier ministre s’est rapproché de leurs responsables, le Premier ministre écossais John Swinney et son homologue gallois Rhun ap Iorwerth, à l’occasion d’une série de rencontres en face à face à Glasgow. Swinney a indiqué que le nouveau Premier ministre britannique s’était engagé à ne pas contourner le parlement écossais (Holyrood) dans le cadre de ses projets visant à accroître la décentralisation des pouvoirs. Mais Burnham a fermement rejeté l’idée d’un deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse jugé « hors de question ». Le responsable gallois, Rhun ap Iorwerth a, quant à lui, précisé qu’il avait plaidé en faveur d’une parité des pouvoirs entre le pays de Galles et l’Écosse.
La question de procéder à de nouveaux forages pétroliers et gaziers en mer du Nord reste très controversée. Le programme électoral du Parti travailliste de 2024, que le nouveau chef du parti s’était engagé à respecter, prévoyait de ne délivrer aucune nouvelle licence, mais d’honorer celles qui avaient été accordées, notamment pour les gisements de Rosebank et Jackstraw. L’interdiction d’accorder de nouvelles licences reste une ligne rouge que le nouveau Premier ministre ne semble pas vouloir franchir, même s’il a pu paraitre moins ferme dans son refus.
Partisan de la réindustrialisation et de l’indépendance énergétique du Royaume-Uni, le Premier ministre est conscient du rôle majeur des exploitations offshore en matière d’ingénierie, et de développement de compétences et de technologies sous-marines, ainsi que de l’impact potentiel de nouveaux forages en matière d’emploi. Le gouvernement devra clarifier sa position au terme des consultations environnementales complémentaires. Il s’agira d’un arbitrage très délicat où ses engagements climatiques ne manqueront pas de se heurter à sa politique sociale et à sa stratégie industrielle.
En outre, cette question dépasse le débat énergétique car elle touche à l’application de la dévolution à l’Écosse et à la répartition des compétences entre Westminster et Holyrood. Si la loi de 2016 sur l’Écosse (Scotland Act 2016) prévoit le transfert d’une série de compétences à l’Écosse, l’octroi de licences pour l’extraction offshore de pétrole et de gaz reste une compétence réservée (reserved matter), qui relève donc exclusivement de Westminster.
Reconfigurer la gouvernance
Dès son arrivée au 10 Downing Street Burnham s’est employé à reconfigurer les structures de Whitehall en créant le bureau du Premier ministre et du Cabinet (Office for the Prime Minister and Cabinet) qui regroupe le Bureau du Premier ministre, les équipes du Bureau du Cabinet qui travaillent directement pour le Premier ministre ainsi que plusieurs fonctions clés relevant de divers ministères comme celui du Trésor et celui du logement. La vocation de l’OPMC est de réunir en une seule structure au cœur du gouvernement toutes les fonctions stratégiques nécessaires à la mise en œuvre des priorités gouvernementales, en matière de décentralisation et de politiques publiques.
Cette décision conforme aux recommandations de l’Institute for Government s’inspire également des difficultés de Keir Starmer à concrétiser ses projets de façon efficace et cohérente durant son court mandat. Elle est destinée à accélérer le processus décisionnel qui se veut plus collégial, plus coordonné et plus performant, en surmontant les lenteurs bureaucratiques et en rééquilibrant les rapports de force au sein d’un exécutif plus soudé autour du Premier ministre.
Afin de mener à bien la mission qu’il s’est donnée, le Premier ministre doit également pouvoir s’appuyer sur son parti qui l’a massivement porté au pouvoir, mais le groupe parlementaire travailliste est très divisé en diverses tendances et factions rivales et cette faiblesse a largement contribué à son incapacité à conduire une politique cohérente sous les gouvernements précédents.
À la veille de l’ouverture des candidatures à la direction du Parti travailliste, le 8 juillet 2026, Burnham a exprimé le souhait de changer la culture de Westminster. Il a adressé une lettre aux députés travaillistes où il déclare vouloir changer les pratiques du parti et permettre aux députés d’exprimer leurs désaccords sans craindre de représailles de la part des whips, députés en charge de la discipline au sein du parti, en particulier lors des votes.
« Je souhaite instaurer une culture différente, dans laquelle les députés se sentent heureux et épanouis dans leur travail, où chacun a un rôle à jouer et où les opinions et les approches sont respectées, même en cas de divergences », a écrit Burnham. « Le bureau des whips devrait être notre service des ressources humaines, et non une instance à craindre ou un lieu où la discipline est utilisée pour étouffer le débat. »
Celui que l’on a parfois assimilé à un caméléon, blairiste avec Blair, browniste avec Brown et corbyniste avec Corbyn, a inscrit comme condition essentielle au succès de son action l’unité du parti, qui doit transcender ses divergences internes et en finir avec les querelles intestines qui ont profondément nui à son action et à sa crédibilité. Cette unité s’avère d’autant plus cruciale que le parti travailliste depuis plus de dix-huit mois est devancé par Reform UK.
Une marge de manœuvre très réduite
Une grande partie de ce que Burnham veut faire vise à améliorer les services publics, ce qui suppose une augmentation des dépenses alors même qu’il entend rétablir la santé financière du pays. Or, le pays connait une situation difficile tant au niveau politique qu’économique et budgétaire avec une faible croissance, une baisse des exportations et des investissements. Les grandes réformes sociales sont en grande partie financées par les emprunts mais le cadre budgétaire dont il hérite est particulièrement contraint. La dette publique avoisine 95% du PIB et le budget de mars 2026 a acté un déficit de 4,3% pour 2025-2026. La marge d’endettement supplémentaire est limitée car le Royaume-Uni affiche déjà des coûts d’emprunt très élevés.
Le projet d’implanter une antenne gouvernementale au nord, s’il a une forte portée symbolique, signifie qu’il lui faut revenir sur le Livre vert du Trésor, qui détermine les dépenses d’infrastructure et qui, traditionnellement, accorde la plus grande importance aux zones existantes à forte croissance et à forte valeur foncière. Il implique également le bon vouloir des principaux acteurs décisionnels, qu’ils soient ministres, ou hauts fonctionnaires, qui devront accepter de se partager entre Londres et Manchester.
Le désenchantement de la politique pratiquée par les gouvernements, qui se sont succédé au cours des deux dernières décennies, a conduit un grand nombre d’électeurs à se tourner vers la droite populiste. Mais il est une autre menace électorale tout aussi importante en provenance des Libéraux démocrates et des Verts en pleine ascension. L’objectif politique de Burnham est de rétablir le Labour comme premier parti politique à même de remporter les élections législatives avec au moins 30% de suffrages comme en 2024. Cela peut paraitre bien ardu compte tenu de la fragmentation du paysage politique en Angleterre, qui compte désormais cinq partis en forte concurrence et marque la fin du duopole entre le parti travailliste et le parti conservateur.
Les contraintes internationales
Si Burnham a acquis une solide réputation de gestionnaire au niveau régional, il n’a en revanche que peu d’expérience au niveau international et devra développer ses compétences dans le domaine diplomatique. Il est conscient que depuis le Brexit l’image de la Grande-Bretagne a été très écornée par les crises politiques en série et les relations houleuses avec les Européens. Dans son discours du 18 juillet 2026, Burnham a déclaré : « À l’international la Grande-Bretagne doit se montrer à la hauteur, elle doit montrer au monde que nous sommes capables de retrouver notre stabilité, et tel est notre défi : faire en sorte que la politique fonctionne, et qu’elle fonctionne mieux ».
L’idée selon laquelle le Royaume-Uni honorerait les obligations financières en matière de défense, initialement exigées de tous les alliés de l’OTAN par Donald Trump, parait confirmée par la nomination de l’ancien secrétaire d’État à la Défense John Healey au poste de Chancelier. Le nouveau ministre de la Défense Wes Streeting a, quant à lui, réaffirmé l’engagement du Royaume-Uni à faire passer les dépenses de défense de 2,6 % du produit intérieur brut à l’objectif de l’OTAN de 3,5 % d’ici 2035, ce qui implique une augmentation en termes réels de plus de 25 milliards de livres sterling en moins d’une décennie. Il a ajouté que le secteur militaire constituerait une priorité budgétaire pour le gouvernement d’Andy Burnham par rapport aux autres ministères et qu’une augmentation des dépenses de défense apporterait « une contribution considérable » à la croissance économique.
Le reset en suspens….
Les entretiens chaleureux que le Premier ministre a eus, au lendemain de sa nomination, avec la Présidente de la Commission européenne et les chefs d’État européens paraissent présager de bonnes relations à l’avenir. La nomination au poste de ministre chargé des Affaires européennes de Hamish Falconer, qui apporte une large expérience internationale, est également un signe positif, même si le départ de Nick Thomas-Symonds interrompt le processus de rapprochement initié sous le mandat de Starmer.
Burnham, qui a fait campagne contre la sortie du Royaume-Uni, reconnaît les dommages économiques provoqués par le Brexit, sans toutefois prôner une réadhésion du Royaume-Uni et franchir les lignes rouges tracées par ses prédécesseurs, démarche qui risquerait de raviver les divisions nationales. Tout comme son prédécesseur, il semble privilégier la méthode des petits pas et la négociation d’ajustements sectoriels.
Il entend consolider les progrès réalisés dans le cadre des négociations antérieures à l’occasion du prochain sommet Union européenne-Royaume-Uni, deux fois reporté, qui doit se tenir à l’automne. Mais plusieurs dossiers demeurent épineux, que ce soit l’accord destiné à réduire les formalités administratives et les certifications concernant les produits alimentaires, au prix d’un alignement partiel des normes britanniques sur les normes européennes, le programme de mobilité des jeunes et les frais de scolarité des étudiants étrangers ou encore la participation du Royaume-Uni au programme SAFE, l’instrument européen d’emprunt destiné à financer des achats groupés de matériel militaire,
L’approche coopérative du partage des pouvoirs affichée par Burnham, pourrait en revanche offrir une autre piste susceptible de rapprocher les régions britanniques, dotées d’une autonomie relative, des régions européennes. Dans le sillage du Brexit les autorités locales britanniques ont dû se retirer du Comité européen des régions mais un organe appelé Groupe de contact-Royaume-Uni a été créé en 2020 au sein du Comité des régions. Il est destiné à maintenir une forme de coopération locale et régionale entre les deux parties sur des questions d’intérêt commun comme les échanges commerciaux, l’éducation, la recherche et le transport.
Conclusion
Alors que l’Irlande assume depuis juillet 2026, la présidence du Conseil de l’Union européenne, à la question sur ce que l’on pouvait attendre du nouveau Premier ministre britannique, le ministre irlandais chargé des Affaires européennes, Thomas Byrne, a répondu : « au minimum une continuité positive ».
L’expérience au niveau local a fourni à celui qui entend « arracher le pouvoir au centre » une méthode de gestion et une crédibilité. Sa conception de l’exercice du pouvoir est innovante, sans toutefois vouloir remettre en cause le statut de l’État ni revenir sur les compétences réservées en matière de dévolution. Il s’agit d’instaurer un partenariat qui fonctionne avec les territoires et qui mobilise davantage les forces vives au niveau infranational, où l’aspiration au changement est forte.
Si Burnham hérite des mêmes contraintes que Starmer, il dispose en revanche d’un certain nombre d’atouts sur lesquels il peut raisonnablement s’appuyer pour mettre en œuvre son plan, en l’occurrence sa proximité avec « les gens ordinaires », sa facilité à communiquer et son esprit d’organisation et de décision. Sans avoir acquis d’expérience internationale, il devra concilier ses priorités sociales avec les responsabilités militaires et diplomatiques d’une puissance européenne et nucléaire.
La stratégie du Premier ministre a-t-elle de quoi séduire l’électorat ? S’il est bien difficile de répondre à cette question dès maintenant, il est certain que les premières mesures du gouvernement, quelles qu’elles soient, seront décisives comme elles l’ont été pour son prédécesseur, en chute libre dans l’opinion dès les premiers mois.










